
Les pieds sur terre
Infogreen.lu republie une série de « Grands Entretiens » tirés des archives du magazine 4x3, jusqu’ici disponibles uniquement en version papier ou en liseuse. Une occasion de (re)découvrir ces témoignages, un par un. Pour le 4x3 #29 de mars 2025, Marie-Astrid Heyde avait rencontré Julie Schadeck, general manager d’UNature.
Par Marie-Astrid Heyde
Photos de Fanny Krackenberger
Pieds nus dans la terre. Pas de danse en l’air. Le sourire aux lèvres, Julie Schadeck nous emmène dans la réserve naturelle « Grouf » à Schengen pour un moment hors du temps, bien ancrées dans le sol, boueux, d’un après-midi de janvier. « J’ai grandi très proche de la nature » seront quasiment ses premiers mots. Et il n’y a aucun doute à cela.
C’est à Mondorf que Julie a grandi, au sein d’une famille soudée. Son père, fils de menuisier, et sa mère, fille de vigneron, ont eux-mêmes passé toute leur vie au Luxembourg. L’un dans un Big Four, l’autre en tant que manager pour un pianiste. Des vies qui sont loin de se résumer à leurs métiers.
Elle évoque une maison familiale dont les portes sont toujours ouvertes aux amis et à la famille, dans la convivialité.
Le grand air, Julie le fréquente depuis sa plus tendre enfance, généralement accompagnée de son frère et de ses cousines, « qui étaient tout le temps à la maison et sont comme des sœurs pour moi ». Le grand jardin et la forêt toute proche deviennent rapidement propices à des chasses au trésor improvisées : « Je me souviens que certains jours où nous nous sentions vraiment courageux, mon frère et moi prenions nos affaires, nous les mettions dans notre sac à dos et nous allions dans cette forêt. À chaque fois, nous étions très excités à l’idée de voir et d’expérimenter dans la nature. Nous aimions toujours inventer des histoires sur ce que nous étions en train de faire. »
C’est aussi là qu’elle en apprend beaucoup sur l’environnement naturel, accompagnée de son papa, qui les emmenait régulièrement cueillir des fleurs dans les bois, comme il le faisait lui-même enfant. « Nous recueillions aussi des œufs de grenouille pour les ramener à la maison, les observer éclore en têtards et finalement les ramener dans l’eau. Je pense que c’est grâce à ces expériences que j’ai appris tout ce que je connais aujourd’hui, et je m’en souviens bien plus que des choses que j’ai apprises dans les livres ou ailleurs », confie-t-elle.
Le respect est l’une des valeurs fondamentales qu’on lui a inculquées, « envers chaque personne de la famille et ce qu’elle peut apporter, mais aussi envers la nature, les plantes, les arbres et en définitive tout ce qui nous entoure ».
Grâce à la génération précédente, elle s’initie à l’art du jardinage. Ayant récemment emménagé dans la maison de sa grand-tante, elle fait renaître un jardin dans lequel elle a souvent joué, et fait ses premiers pas dans la culture des légumes et la récolte des fruits. « J’adorais cela, découvrir ce que la nature peut nous offrir et comprendre comment tout est lié. »
Big apple and small lemons
Durant ses années d’enseignement fondamental à Mondorf et ses secondaires à l’Athénée en Ville, elle est attirée par les langues, fortement ancrées dans le programme éducatif luxembourgeois, pour son plus grand plaisir. « On peut aller partout et communiquer avec presque tout le monde, justement parce qu’on a étudié différentes langues ».
C’est une autre passion qui la fera traverser l’océan Atlantique, où, comme son frère quelques années plus tard, elle effectue ses études supérieures. Direction New York pour poursuivre sa formation en danse sur cette terre d’opportunités. Une chance pour cette ado qui aspire à danser à Broadway.
« J’ai commencé par le patinage artistique. Lorsque j’avais 7 ans, on m’a conseillé de prendre des cours de danse car je manquais de grâce sur la glace. J’ai poursuivi les deux mais suis finalement tombée amoureuse de la danse. »
Julie Schadeck
Un rêve qui ne deviendra malheureusement jamais réalité, en raison de blessures et opérations successives. Elle n’est toutefois pas prête à totalement délaisser sa passion et s’intéresse à une nouvelle approche intégrant la psychologie, qui l’emmène à Chicago. Elle y étudie la thérapie par la danse et le mouvement. Après un master et une thèse, elle travaille dans ce domaine pendant quelque temps, accompagnant des enfants, puis des adultes, atteints de troubles du développement.
« Ensuite est arrivé le Covid. J’ai perdu mon emploi, parce que le centre où je travaillais n’était pas sûr et a dû longuement fermer ses portes. À ce stade, ayant vécu à New York et Chicago, j’étais complètement éloignée de la nature, même si j’aimais la vie en ville. »
Lors d’un voyage sur la côte californienne, un court instant lui remémore toute son enfance. Évoluant depuis plus de dix ans maintenant au sein de mégapoles américaines, elle a inévitablement perdu l’habitude de sortir en forêt. Alors, lorsqu’elle traverse un jardin où trônent des citronniers, elle ne peut s’empêcher de récolter un agrume. Et là, « tous ces souvenirs d’enfance dans le verger avec mes grands-parents à cueillir des fruits refont surface ».
Jardin de famille
« L’un de mes plus beaux souvenirs d’enfance est le temps passé dans le jardin de l’oncle et de la tante de ma mère à Schengen, à cueillir des fruits pour en faire des confitures, des tartes et gâteaux, ou même des liqueurs ! Ce jardin possédait toutes les sortes d’arbres, de fruits et de légumes que l’on peut imaginer lorsqu’on est enfant. Après leur décès, il ne s’y est rien passé pendant quelque temps. Puis, il y a trois ans, avec ma maman, nous avons repris les choses en main. Elle-même s’en était occupée plus jeune avec sa mère. On reste dans la transmission de ce cadeau qui traverse les générations.
Aujourd’hui j’habite cette maison avec mon compagnon, et nous aimons tous deux entretenir le potager. Cette année nous avons tenté de faire pousser tout un tas de choses, juste pour le plaisir d’essayer. Certaines ont bien tourné… d’autres pas du tout !
Pendant l’été, je n’ai pas acheté une seule salade du supermarché, car j’en avais ici, à portée de main. On se rend compte qu’il existe cette autre manière de consommer, et qu’on a ce privilège, cette chance de disposer d’un grand espace extérieur et de temps pour s’en occuper. »
Se reconnecter à la nature
Julie est prise d’une sensation de déconnexion. Elle se remet à lire sur le sujet de la nature et suit des cours de médecine par les plantes.
Au même moment, au Luxembourg, son père Raymond devient président du conseil d’administration d’une association canadienne appelée « Université dans la Nature ». Séduit par son approche positive du développement durable, il y voit une belle manière d’amener les gens à s’intéresser à nouveau à la nature et à la respecter. Il ne manque pas de lui en parler à de multiples reprises, certain de l’intérêt que son aînée pourrait porter à ce projet.
Spoiler alert : Julie y travaille aujourd’hui. Il lui faudra toutefois encore deux ans de vie dans la grande ville de l’Illinois avant le déclic qui la fera rejoindre l’association et revenir au Luxembourg.
Julie finit par céder et, toujours depuis Chicago, elle suit des formations en ligne avec l’Université dans la Nature. À plus de 4.000 miles de là, ses parents partagent le même bureau virtuel et l’apprentissage se déroule en famille.
Ces cours lui enseignent comment l’Homme a perdu sa connexion avec la nature à travers le temps, sous différents angles : historique, philosophique, religieux, sociologique, ou encore anthropologique.
Des cours théoriques contenant de nombreuses informations détaillées.
Des cours qui lui imposent aussi de prendre du recul sur ces connaissances et de renseigner chaque semaine dans un journal ses façons d’intégrer la théorie dans sa vie personnelle.
« Ensuite se pose la question : comment revenir à cette connexion ? »
Activité atypique
Wilderness solo. En français : solitaire en milieu sauvage
Une sortie inhabituelle à la portée de tous – à découvrir seul ou avec UNature. L’exercice consiste à se rendre en pleine nature et rester assis au même endroit durant trois heures, sans téléphone, sans livre, sans compagnie. Le tout est de trouver le bon endroit…
Le voici tel que vécu par Julie, dans une forêt de la région de Chicago :
« Pour faire cet exercice, je devais me rendre hors des sentiers battus, m’éloigner du chemin tracé. Or, aux États-Unis, cela est généralement interdit. Plus j’avançais dans la forêt, plus je croisais de panneaux m’indiquant que je ne pouvais pas être là. J’étais dans l’illégalité et risquais une peine de prison ! Comment la société a-t-elle pu en arriver à ce point où nous disons aux gens qu’il est illégal d’être dans la nature ? Je ne me suis jamais sentie si peu connectée avec elle. Nous ne réalisons souvent pas à quel point ce que nous disons, écrivons, ou indiquons sur ces panneaux, a un impact sur notre façon de penser, de ressentir et d’agir. »
Retour aux racines
« Quand j’ai terminé les cours en ligne, j’ai eu en fait très envie de travailler pour l’Université dans la Nature ! »
Son père venait d’ouvrir une antenne au Grand-Duché, pour en faire le hub européen. « J’avais toujours prévu de revenir un jour au Luxembourg, et pour une fois tout était parfaitement aligné. Donc je suis revenue. »
Comprendre Julie et sa façon d’aborder le monde dans son état le plus sauvage, c’est aussi comprendre la démarche d’UNature, anciennement Université dans la Nature. Lancée au Canada en 2014, cette « université » pas comme les autres enseigne l’importance de se reconnecter à l’environnement naturel, dont nous faisons tous partie.
« Le programme est assez différent de celui d’autres organisations du genre, car tout est basé sur la science. Nous avons une base de données de plus de 5.500 études scientifiques sur l’impact de la nature sur la santé humaine, qu’elle soit physique ou mentale, préventive ou curative. Le fondateur a transcrit ces recherches dans des programmes et cours accessibles à tous, permettant non seulement d’apprendre les bienfaits de la nature, mais aussi de les vivre concrètement, ajoutant ainsi une dimension sensible. Le but est de comprendre pourquoi et comment la nature est bénéfique pour tous, à partir de données scientifiques vulgarisées et d’exercices simples : toucher un arbre, marcher pieds nus, s’asseoir ou se coucher par terre, respirer la terre, etc. »
Pause. Marcher pieds nus dans la forêt ? « Oui, c’est une des choses que je préfère faire ! », annonce-t-elle en retirant ses chaussures, tandis que le mercure de cet après-midi de janvier atteint péniblement 5°.
« Pendant que les groupes appliquent ces exercices, je leur explique ce qui se passe au même moment dans leur cerveau et dans leur corps, comme la science l’a expliqué ou démontré. »
Je la suis volontiers dans l’inhalation d’un extrait de terre, tout en suivant ses indications :
« Tout ce qui se trouve autour de nous a sa propre odeur ; c’est l’une des façons dont les plantes communiquent entre elles, en émettant des substances dans l’air, qui sont ensuite captées par d’autres plantes. Dans la terre, il y a des millions de bactéries, dont la Mycobacterium vaccae, qui est actuellement étudiée pour ses effets sur les personnes atteintes d’anxiété ou de dépression. Certains scientifiques l’appellent « le nouveau Prozac » et essaient de trouver un moyen de l’intégrer dans une gélule. Les personnes qui passent beaucoup de temps dehors, par exemple en jardinant, inhalent cette bactérie en continu. Certains disent que jardiner rend heureux, et ce micro-organisme est une des raisons à cela. »
Julie Schadeck, UNature
Il y a aussi quelque chose d’inexplicable mais de très naturel dans le fait d’humer quelques morceaux de terre, une sensation de retour en enfance. « Bien souvent, lors de cet exercice, on me dit que ça renvoie à un souvenir d’enfance. Les gens apprécient beaucoup cela. »
Testé et approuvé !
The Doors Project
Lorsqu’il était encore au lycée, son frère Felix a créé une petite ONG qui a évolué au fil des ans. Il la gère aujourd’hui depuis le Portugal où il vit.
Intéressée par ses missions, sa sœur l’a rejoint en cours de route : « Nous construisons et aidons à maintenir actives des écoles en Thaïlande, au Cambodge et en Inde. Beaucoup d’écoliers sont des réfugiés du Myanmar. Ils ont fui la guerre qui est en cours là-bas. On leur donne accès à l’éducation, à des soins médicaux, à des repas, et surtout on leur donne la possibilité d’avoir une vie d’enfants, pour eux qui ont été témoins de choses terribles. Nous essayons d’aider et nous faisons cela bénévolement depuis 12 ans maintenant. »
Quiétude
Julie est guide certifiée pour UNature depuis 2021 et en est entretemps devenue la general manager. « Je crois que j’ai laissé ma vie de citadine derrière moi. Dès que je suis en ville, je deviens rapidement nerveuse », admet-elle.
L’effervescence des centres-villes qui l’attirait lorsqu’elle était adolescente a laissé place à une quête de calme et de solitude. Adeptes du trail, elle et sa famille choisissent souvent leurs lieux de vacances en fonction des parcours disponibles, idéalement des endroits où elle peut aussi emmener son chien Raven.
Pour autant, le retour au pays a demandé quelques ajustements pour se (re)faire au rythme (beaucoup) moins effréné du Grand-Duché. Si elle a pu se dire « C’est dimanche, sortons ! Oh, mais tout est fermé, il n’y a rien à faire ici ! » durant quelque temps, aujourd’hui, elle l’affirme : « C’est ici que je me sens à l’aise et en sécurité ».
Au milieu des bois, à quelques centaines de mètres de chez elle, un lieu toujours ouvert – même le dimanche – et où elle est libre d’être elle-même, dans le respect de la nature.
« Je pense que c’est mon papa qui m’a transmis cette pensée que rien n’arrive par hasard. Souvent, on ne réalise pas sur le moment que ce qu’on fait aura des conséquences par la suite. Et quelques mois ou années plus tard, on réalise – ‘Ah, c’était pour ça !’. Et c’est là que tout prend sens. Je pense que ma vie est un peu comme ça. »
Julie Schadeck

