
L’ingénieur aux racines bien ancrées
Infogreen.lu republie une série de « Grands Entretiens » tirés des archives du magazine 4x3, jusqu’ici disponibles uniquement en version papier ou en liseuse. Une occasion de (re)découvrir ces témoignages, un par un. Pour le 4x3 #30 de juin 2025, Sébastien Yernaux avait rencontré Romain Poulles, CEO de PROgroup.
Par Sébastien Yernaux
Photos de Fanny Krackenberger
Raconter Romain Poulles, c’est avant tout raconter un esprit libre. Un homme de terrain, curieux, passionné, qui ne se laisse enfermer ni dans des cases, ni dans des certitudes. Assis dans son fauteuil, le regard perçant derrière ses lunettes qui lui donnent un petit air de sage moderne, il parle avec une spontanéité qui donne le sentiment d’un échange entre amis. Il évoque son enfance, ses choix de vie, ses passions. Et tout est lié, rien n’est cloisonné.
Certains naissent avec un ballon entre les pieds, d’autres avec un crayon à la main. Romain Poulles, lui, a grandi les mains pleines de terre et les narines imprégnées de l’odeur des animaux. Né à Vichten, il s’épanouit au milieu de la campagne, entouré de champs et de fermes.
« Je suis né les pieds sur Terre et dans la terre. » Une phrase qui pourrait sembler poétique, mais qui, chez lui, n’a rien de métaphorique. Son père travaillait à la Centrale Paysanne, tandis que ses grands-parents et son oncle étaient fermiers. Très tôt, il apprend le rythme de la nature, celui qui dicte les récoltes, les soins aux bêtes, le travail aux champs.
« Je passais mes journées dehors. Nourrir les animaux, rentrer le foin, aider aux moissons… Tout ça faisait partie de ma vie. Ça ne relevait pas d’une mission écolo ou d’un mode de vie alternatif, c’était juste notre quotidien. »
Si la terre fait partie de lui, il y a aussi un autre univers qui le fascine : celui du bois et des artisans.
Un menuisier à 100 mètres, un rêve à portée de main
Dans son village, à quelques pas de chez lui, il n’y avait qu’un seul artisan : le menuisier ERNI. Ce petit atelier, imprégné de fragrances de sciure et de colle, le fascine dès son plus jeune âge. « Il travaillait avec ses mains, et à la fin de la journée, il pouvait montrer ce qu’il avait fabriqué. Ce n’était pas abstrait, ce n’était pas théorique. C’était tangible, concret. »
Il adore le voir manier le rabot, entendre le crissement du bois sous la scie, sentir la douceur des planches polies. C’est décidé, il veut devenir menuisier. L’idée d’un métier où chaque pièce est unique, où les sens sont en éveil, où l’on crée de ses mains, le séduit totalement.
Seulement voilà, ses professeurs ne croient pas en lui. « Ils m’ont dit que j’avais deux mains gauches et que je ne devais pas faire un métier manuel. C’était charmant. » Une phrase qui pourrait en décourager plus d’un. Mais pas lui. Si le bois ne sera pas son matériau ça restera tout de même un hobby, il se cherche un autre domaine… et ce sera la construction.
Le choix de Bruxelles : ingénierie et premières questions
À 18 ans, Romain Poulles quitte son Luxembourg natal pour Bruxelles. Il y entreprend des études d’ingénieur en bâtiment. Ce n’est pas tant le choix d’une grande ville qui le marque… c’est surtout l’éloignement de la nature.
« J’ai découvert le béton. Tout était construit de manière rigide, sans trop se poser de questions sur l’impact environnemental. » Ce constat le marque profondément. Il commence alors à s’interroger : Pourquoi bâtir ainsi ? Pourquoi ne pas penser différemment ? Pourquoi ne pas intégrer la nature à l’urbanisme ?
Surtout, il découvre une fracture dans les parcours professionnels. Les ingénieurs luxembourgeois qui ont étudié en Allemagne deviennent des experts très spécialisés, tandis que ceux qui étudient en France, en Belgique ou au Royaume-Uni accèdent plus facilement à des postes de management.
« J’ai compris que je n’étais pas fait pour être un spécialiste. J’avais besoin de croiser les disciplines, d’avoir une vue d’ensemble, de relier les points. »
Son rôle ne sera dès lors pas seulement de construire, mais de réfléchir, de transformer, d’amener une vision nouvelle.
L’amour des couleurs et des contrastes : un style à son image
Romain Poulles ne passe pas inaperçu. Ses lunettes imposantes, sa longue barbe, ses vêtements vibrants… Pourtant, ça n’a pas toujours été le cas. « Avant, j’étais plus sobre. Puis je me suis dit : pourquoi cacher qui je suis ? J’adore l’orange. Il y a toujours une touche de cette couleur sur moi. ». Son épouse joue un rôle important dans son look, comme elle l’influence positivement sur d’autres sujets.
L’ingénieur qui voit plus loin que les plans
À Bruxelles, Romain Poulles décroche son diplôme d’ingénieur. Très vite, une conviction s’impose à lui : on ne peut pas juste se focaliser sur un aspect de l’ingénierie sans prendre en compte tout le reste.
« Je voyais mes collègues se spécialiser dans des domaines ultra-pointus, devenir des experts en béton, en structures métalliques, en climatisation… Cependant, moi, j’avais besoin de comprendre l’ensemble du tableau. Le bâtiment, c’est bien plus que des matériaux : c’est un écosystème, un impact, une histoire. »
C’est cette approche globale, holistique, qui le pousse à s’intéresser à l’économie circulaire avant même que le terme ne soit à la mode.
L’environnement : une évidence
Contrairement à beaucoup d’ingénieurs de sa génération, il n’a pas attendu les réglementations pour intégrer la question environnementale.
« L’environnement, ce n’était pas un sujet extérieur qu’on pouvait étudier à part, c’était une évidence. Comment peut-on concevoir un bâtiment sans réfléchir à son impact sur la nature, sur ceux qui y vivront, sur les ressources utilisées ? »
Toutefois, dans les années 90 et 2000, cette vision est encore marginale. « J’ai très vite compris que si on arrivait avec un discours écolo trop militant, on allait nous prendre pour des doux rêveurs. Alors il fallait démontrer que c’était intelligent, rentable, efficace. Que c’était l’avenir, tout simplement. » Et il ne compte pas attendre que les autres le comprennent.
Voir au-delà du carbon tunnel
Petit à petit, Romain Poulles devient une référence dans son domaine. Il travaille sur des projets de plus en plus engagés dans le développement durable… Un problème subsiste.
« J’ai commencé à voir que tout le monde ne parlait que du CO2. L’obsession du bilan carbone est devenue une sorte de tunnel qui empêche de voir les autres enjeux. On se focalisait sur les chiffres du carbone, tout en oubliant la biodiversité, l’eau, la pollution chimique, les ressources naturelles. »
Il commence alors à développer un discours plus large : l’économie circulaire ne doit pas se limiter au carbone. Il doit prendre également en compte tous les aspects du cycle de vie d’un bâtiment et de son environnement. Et là, il se forge une véritable réputation.
L’instant tipping point
Alors qu’il travaille sur un projet, il se rend compte que les principes de durabilité ne vont pas assez loin. Il ne suffit pas d’atténuer les impacts négatifs, il faut générer des impacts positifs.
« Limiter les dégâts, c’est bien, mais créer du bien, c’est mieux. Pourquoi se contenter de construire ‘moins polluant’ alors qu’on pourrait construire en régénérant la biodiversité, en réutilisant des ressources, en revalorisant l’existant ? »
Romain Poulles n’est pas de ceux qui laissent leurs convictions au seuil de leur bureau. Chez lui, l’environnement n’est pas une case à cocher dans une checklist. C’est une manière de vivre, de penser, de respirer.
« Il y a des gens qui se spécialisent tellement dans un domaine qu’ils ne voient plus rien autour. Moi, j’ai toujours eu besoin d’une vision globale. Il ne suffit pas de faire du durable dans un projet si, en parallèle, on vit comme si de rien n’était. C’est un tout. »
Loin du discours moralisateur, il incarne un engagement pragmatique, ancré dans la réalité. Il s’agit d’être cohérent. « Parfois, on me demande si je suis un puriste de l’écologie. Je réponds toujours que non, je suis un humain, avec mes contradictions. J’aime voyager, découvrir le monde. Je sais aussi ce que ça implique. J’essaie de compenser autrement, de limiter l’impact là où je peux. L’important, c’est de ne pas tomber dans le dogme. »
Un quotidien rythmé par la nature
Impossible d’évoquer son engagement sans parler de son besoin vital de nature. « Si je ne vais pas marcher au moins une heure par jour, je deviens insupportable ! » Chaque matin, quel que soit le temps, il part en balade avec ses chiens. « C’est mon sas de décompression. Ça me permet de réfléchir, de me recentrer. »
Romain Poulles n’est pas du genre à s’enfermer dans un bureau toute la journée. Dès qu’il le peut, il travaille dehors, prend ses réunions en marchant, fuit l’immobilité. « Je crois que l’on sous-estime le pouvoir de la nature sur notre équilibre mental. Marcher, respirer l’air frais, écouter les oiseaux… Ça remet les idées en place. »
Une philosophie qui infuse dans sa famille
Il partage cette approche avec ses enfants. Romain Poulles ne leur impose pas un mode de vie. Il leur montre d’autres perspectives. Le voyage, par exemple, est une école à part entière.
« Voyager, ce n’est pas juste épingler des destinations sur une carte. C’est comprendre comment vivent les autres, voir les réalités en face, se confronter à des modes de vie différents. J’ai toujours voulu que mes enfants comprennent que le monde ne se résume pas à ce qu’ils connaissent ici, au Luxembourg. »
Il se souvient d’un voyage en Équateur, un vrai tournant dans sa manière de voir le monde. À l’époque, il était encore étudiant et avait choisi une agence qui proposait une immersion totale : transports locaux, nuits chez l’habitant, découverte des communautés indigènes. « Ça m’a marqué. Ce n’était pas un voyage d’agrément, c’était une claque. J’ai dormi chez des gens qui n’avaient presque rien, mais qui donnaient tout. Je me suis retrouvé à manger des plats que je ne connaissais pas, à m’adapter à des rythmes de vie totalement différents. Ça m’a appris l’humilité. »
Il applique cette même logique avec ses enfants. Lorsque la famille part en voyage, c’est toujours avec une volonté d’échange, de partage, d’apprentissage. « Je ne dis pas qu’on dort systématiquement chez l’habitant. Cependant, on essaie d’éviter les circuits tout faits. J’aime que mes enfants prennent le temps d’observer, d’écouter, de comprendre. Et ça marche : ils ont une ouverture d’esprit incroyable. »
L’art comme moyen d’expression et de sensibilisation
Au-delà du voyage, l’art joue aussi un rôle central dans sa vision du monde. Depuis son plus jeune âge, il a toujours aimé peindre.
« J’ai commencé avec des couchers de soleil. Je ne sais pas pourquoi, c’était une obsession. Peut-être une question de couleurs, d’intensité. Puis, j’ai évolué vers autre chose, toujours avec l’idée de travailler la matière, de ressentir les choses. »
Aujourd’hui encore, son rapport à l’art est très particulier. Il collectionne, il s’implique, il organise des expositions. Pour lui, l’art est un formidable vecteur de sensibilisation, notamment sur les questions environnementales.
« Quand on parle de durabilité, on a tendance à utiliser des chiffres, des rapports, des études. L’art, lui, touche immédiatement, il fait réagir, il interpelle. C’est un langage universel. »
Il a même intégré l’art dans ses projets professionnels. Lorsqu’il a construit son bâtiment, il a invité huit artistes à travailler sur place, en leur demandant d’utiliser des matériaux récupérés sur le chantier. Ce fut une révélation.
« Au début, les ouvriers ne comprenaient pas trop ce que ces artistes faisaient là. Progressivement, au bout de quelques jours, un dialogue s’est installé. Ils ont vu que les artistes utilisaient les mêmes outils qu’eux, qu’ils transformaient des déchets en œuvres d’art. C’était fascinant. »
Ce projet lui a prouvé que l’art pouvait être un formidable levier de changement. « Il faut arrêter de penser que l’art est un luxe ou un simple décor. C’est bien plus que ça. Il est un moyen de questionner le monde, de raconter des histoires, de faire passer des messages forts. »
Là encore, il ne prône pas une vision dogmatique. Il n’est pas là pour donner des leçons. Il souhaite proposer, inspirer, ouvrir des portes. « Ce que j’aime, c’est quand les gens voient une œuvre et se posent des questions. Quand ils se disent : ‘tiens, et si on voyait les choses autrement ?’ Si j’arrive à provoquer cette petite étincelle, c’est déjà une victoire. »
Son approche de l’art, comme celle de l’environnement ou du voyage, repose sur une idée simple : ne pas rester figé dans une seule manière de voir les choses. « Il faut être curieux, remettre en question, explorer. Ce n’est pas grave d’être contradictoire parfois, du moment qu’on avance. Le pire, c’est l’immobilisme. »
Un engagement ancré dans le quotidien
Il n’est pas de ceux qui prêchent sans appliquer. Chez lui, les convictions ne restent pas dans les discours, elles se traduisent en actes, en choix concrets, en une manière de vivre au quotidien.
« Si tu veux être crédible, tu dois montrer l’exemple. Ma maison, construite en 1738, a été rénovée. Elle est donc repartie pour 100 ans. » Il reconnaît que l’on ne peut pas être parfait. Toutefois, il est convaincu qu’il faut s’aligner autant que possible entre ses valeurs et ses actions.
Même sa manière de consommer passe au crible de la cohérence. Il privilégie les circuits courts, les producteurs locaux, les aliments de saison.
« C’est dingue de voir à quel point on a perdu le lien avec ce qu’on mange. Aujourd’hui, on achète sans se poser de questions. Moi, je veux savoir d’où viennent les produits, qui les a faits, comment. »
Il ne prône pas un régime strict, plutôt une alimentation responsable. « Je mange moins de viande. Cependant, quand j’en mange, je veux qu’elle vienne d’un élevage respectueux. Je ne vais pas dire que je ne craque jamais sur un bon plat, mais je fais attention. Je crois qu’il faut arrêter avec l’idée du tout ou rien. Chaque petit geste compte. »
Il évoque ses escapades au marché, ses discussions avec les producteurs, le plaisir de cuisiner en famille. « Ça reconnecte avec la réalité. Nous ne sommes pas juste des consommateurs passifs, nous sommes des acteurs de ce qu’on met dans notre assiette. »
Sensibiliser sans culpabiliser
S’il défend ces valeurs avec conviction, il refuse la posture moralisatrice. « Je n’aime pas les discours culpabilisants. Ça braque les gens. Moi, je préfère montrer que c’est possible, que ce n’est pas si compliqué, et surtout que ça peut être bénéfique et fun. »
Il donne souvent des conférences, des formations, des interventions pour sensibiliser sur l’économie circulaire et la transition écologique. Toujours avec une touche d’humour et de pragmatisme. « Si tu arrives avec un ton professoral et un air grave, tu perds la moitié du public. Moi, j’aime bien glisser une blague, une anecdote. Ça rend le message plus accessible. »
Il raconte comment une simple discussion peut parfois provoquer un déclic. « Une fois, un chef d’entreprise est venu me voir après une conférence. Il m’a dit : ‘J’étais sceptique au début. En vous écoutant, j’ai compris qu’on pouvait faire les choses autrement sans sacrifier la rentabilité.’ C’est ça, l’objectif. Montrer que c’est une opportunité, pas une contrainte. »
L’un des plus grands défis, selon lui, c’est l’éducation et la transmission.
« Si on veut un vrai changement, il faut que ça commence dès l’enfance. Il faut reconnecter les nouvelles générations à la nature, leur apprendre le respect des ressources, leur montrer qu’il existe d’autres manières de faire. »
Inspirer plutôt qu’imposer
Avec cette approche, il sait qu’il ne convaincra pas tout le monde. Ce n’est pas son objectif. « Je ne suis pas un donneur de leçons. Chacun avance à son rythme. Moi, ce que je veux, c’est montrer qu’il existe d’autres voies. Pas dire aux gens quoi faire. Juste leur donner envie d’essayer. » Et il est convaincu que c’est par l’exemple et la preuve par l’action que les mentalités évoluent.
« Quand on voit que c’est possible, ça change tout. Les discours, c’est bien, mais ça reste abstrait. Quand les gens entrent ici et qu’ils voient qu’on peut travailler dans un environnement beau, fonctionnel et entièrement conçu dans une logique circulaire, ils se disent : ‘Ah, tiens, pourquoi on ne ferait pas pareil ?’ »
C’est ce qui le motive à multiplier les projets, à tester, à expérimenter. « On ne peut pas tout prévoir. Par contre, ce qui est sûr, c’est que si on ne tente rien, on n’avance pas. Alors, on teste, on ajuste, on recommence. Il n’y a pas d’autre manière de progresser. »
Et dans cette dynamique, il s’entoure de personnes qui partagent cette envie d’innover intelligemment, que ce soit des architectes, des designers, des entrepreneurs. « L’intelligence collective, c’est la clé. Moi, je n’ai pas toutes les réponses. Je reste persuadé que si on réunit des gens brillants, qui osent sortir des sentiers battus, alors on peut créer des choses incroyables. »
Une logique qu’il applique dans de nombreuses actions, projets et sociétés. « Des projets qui se font quasiment toujours avec un ou plusieurs amis. L’amitié est importante à mes yeux. Il ne faut pas être solitaire mais solidaire. »
Il a notamment imaginé et lancé le MUD - Musée du déchets - avec son meilleur ami. Une exposition itinérante qui envoie les visiteurs en 2050, une époque où les déchets n’existent plus. Un résultat dû à l’économie circulaire qui a remplacé l’ancienne économie, linéaire.
Il est également socialement engagé via l’organisation « Zesummen ennerwee » qu’il préside depuis six ans. « Elle rassemble environ 500 personnes en situation de handicap pour une journée inoubliable. »
Pour Romain Poulles, le futur appartient à ceux qui sauront s’adapter et repenser leurs modèles.
« On est à un tournant. Ceux qui continuent à fonctionner comme avant risquent de ne pas voir venir la vague. Il faut être agile, réactif, capable de changer de cap quand c’est nécessaire. »

