Artiste en mission

Artiste en mission

Infogreen.lu republie une série de « Grands Entretiens » tirés des archives du magazine 4x3, jusqu’ici disponibles uniquement en version papier ou en liseuse. Une occasion de (re)découvrir ces témoignages, un par un. Pour le 4x3 #31 de septembre 2025, Léna Fernandes avait rencontré l’artiste Samuel Levy.

Par Léna Fernandes
Photos de Fanny Krackenberger

Dans les œuvres qu’il crée depuis son atelier à Differdange, Samuel Levy dévoile des paysages intérieurs pour reconnecter l’Homme à l’environnement naturel dans lequel il vit. Tisser ce lien invisible est la mission que s’est donné l’artiste belge, convaincu que chacun peut choisir d’exercer une influence positive sur ce qui l’entoure.

Quand on arrive dans l’atelier de Samuel Levy, on plonge dans son univers. L’artiste touche-à-tout joue avec les formes, les couleurs et les supports, comme le reflètent les œuvres accrochées ou posées contre les murs de la pièce. Les étagères sont remplies de bombes et de tubes de peinture multicolores, de stylos et de feutres en tout genre. Il y a des toiles et des cartons un peu partout, prêts à recevoir des coups de pinceaux ou des coups de ciseaux. Quelques constructions géométriques en plastique sont accrochées au plafond et une collection de robots vintage de ce fan de science-fiction nous observe depuis le haut d’une bibliothèque.

On s’installe avec lui à l’une des tables de travail qui occupent le centre de cet espace situé au 1535° Creative Hub de Differdange pour parler de son chemin de vie, de son parcours en tant que créatif et plus largement de sa façon de voir le monde.

À part depuis le début

« J’ai eu mes premières crises d’épilepsie à l’âge de cinq ans. À cette époque, je m’enfermais dans ma chambre pour dessiner », explique Samuel Levy. « Depuis, j’ai toujours griffonné, crayonné, peint. » Dès l’adolescence, ses professeurs le poussent à suivre une formation artistique, parce qu’ils remarquent chez lui un sens instinctif des formes et des couleurs. « Je n’avais aucune connaissance théorique, mais ce que je faisais à l’école a suscité l’intérêt des adultes. » Son père a lui aussi perçu cette sensibilité chez son fils et il l’encourage à suivre cette voie. « Par contre, mes parents voulaient que j’aie un travail à côté de mes ambitions artistiques », précise l’intéressé. Après une expérience plutôt décevante dans une école d’arts, le Belge décide de suivre des études qui lui permettront d’exercer comme professeur d’arts plastiques. Pendant huit ans, il enseigne et expose ses créations en parallèle.

Dans le milieu scolaire ou dans celui de la création, le jeune Samuel Levy a le même ressenti : il est à part. « En tant qu’élève, professeur ou artiste au sein d’expositions collectives, j’avais une façon de faire différente. Au début de ma carrière, quand j’étais dans ma vingtaine, les galeries mettaient systématiquement mes œuvres dans un coin à l’écart des autres. À cet âge-là, ce dont j’avais envie, c’était d’être avec tout le monde, de faire partie du groupe. Des galeristes m’ont dit que mon travail prenait trop de place, trop d’énergie… Ce n’est pas quelque chose que j’ai bien pris à l’époque. »

Le jeune homme n’arrive pas à trouver sa place : « Le quotidien, parler du temps, du boulot, savoir si un jour j’allais avoir une famille… Tout ça ne m’intéressait pas. Ma priorité, c’était d’aller chercher autre chose. » Il explique que c’est la kinésiologie qui lui permet de comprendre que cette autre chose était « une volonté d’établir un lien avec les autres, avec le monde vivant qui m’entourait au sens large. » C’est peut-être là qu’il pose la première pierre de son futur concept artistique.

Trouver du sens dans chaque épreuve

Après avoir rencontré celle qui partage aujourd’hui sa vie, l’artiste quitte sa Belgique natale pour s’installer au Luxembourg. Et le succès est au rendez-vous. « J’ai commencé à travailler avec beaucoup de galeries et les médias se sont intéressés à moi. Il y avait une telle demande que c’est devenu presque compliqué de proposer de nouvelles choses », admet-il. Après le Grand-Duché, direction la frontière française d’où est originaire sa femme, et avec qui il a un premier enfant. « Nous faisons construire une maison avec un atelier pour que je puisse y travailler. À la fin des travaux, notre deuxième enfant arrive et je trouve un poste de surveillant dans un établissement scolaire en attendant d’avoir les documents nécessaires pour pouvoir vendre mes œuvres depuis la France. »

Pas un job de rêve sur le papier, mais cette étape s’avère déterminante dans son développement personnel. « Au début je me demande ce que je fais là. Petit à petit, des élèves avec des problèmes scolaires ou familiaux viennent vers moi et me parlent de leurs difficultés. Je les aide comme je peux, en leur donnant les outils que j’ai acquis et les leçons que j’ai apprises quand j’étais plus jeune. » Nouvelle prise de conscience pour l’artiste qui trouve un sens à cette mauvaise passe professionnelle : « Je me dis qu’en fait, c’est pour ça que je me retrouve là, pour rendre service et me mettre à disposition du public que j’ai en face de moi. »

En 2019, il vit une épreuve « très difficile ». À 41 ans, il fait face à la perte de son père, qui était un vrai pilier dans sa vie. « C’est lui que j’appelais pour me rebooster quand j’étais au fond du trou, sauf que maintenant, il n’est plus là. » Après plusieurs semaines de déprime et de nuits blanches, Samuel Levy met le holà. « Je sais qu’il n’aurait pas eu envie de me voir dans cet état. Et je ne veux pas non plus que mes enfants me voient comme ça. » Avec une nouvelle énergie, il se replonge dans son art et les étoiles s’alignent. « Un nouveau galeriste m’appelle et je dédie ma première exposition avec lui à mon père. Pour la première fois de ma carrière, toutes les œuvres sont vendues. » Le Belge n’est pas un adepte des croyances théologiques, mais il dit sentir la présence de son père à ses côtés dans les moment clés de sa vie, comme celui-ci. « Est-ce que c’est moi qui l’imagine ou est-ce qu’il est vraiment là ? Je n’en sais rien et ça ne change pas grand-chose en fait. »

Le positif, toujours le positif

Décidé à vouloir générer quelque chose de positif malgré tout, il adopte la philosophie que lui a transmise son père. « Il me disait : ‘si tu veux que les choses changent, commence par les changer toi-même’ », raconte-t-il avec émotion.


« Je choisis d’enrayer mes mauvais schémas et d’en ancrer de nouveaux, plus constructifs. Je ne me laisse plus d’autre choix que de faire les choses, peu importe que ça marche ou pas ».

Le confinement dû à la pandémie du Covid sera l’opportunité de mettre cette doctrine en pratique. « Les magasins étaient fermés donc je ne pouvais plus acheter de matériel, c’était un vrai challenge. Je décide alors de faire des vidéos sur les réseaux sociaux dans lesquelles je propose aux gens de me donner des plaques ou des cadres en bois plutôt que de les jeter. Il suffisait de les déposer quelque part pour que je vienne ensuite les récupérer. Je travaille à l’époque sur un projet de gravure en utilisant les supports qu’on me donne. Je montre le processus et le résultat sur les réseaux dans mes vidéos. » L’idée derrière cette initiative est encore une fois « de tisser des liens, d’entretenir une relation avec les personnes qui constituent mon réseau et mon public. »

À la sortie du confinement, il récolte le fruit de son implication. Les entreprises sont prêtes à mettre la main à la poche pour faire entrer l’art dans leurs murs après cette période de crise sanitaire. 2021 sera la meilleure année en termes de chiffre d’affaires pour Samuel Levy.

La naissance des paysages intérieurs

Évidemment, durant tout ce cheminement personnel, son style et son approche artistique évoluent. « Au début, mes pièces avaient un côté street art, avec des cranes et des couleurs fluos. Elles touchaient plutôt les jeunes. À partir de 2017, je suis passé progressivement à quelque chose de beaucoup plus doux, de plus intime. » Ce sont là les prémices d’une identité visuelle qui va prendre toute son ampleur dans le travail de l’artiste.

Un jour, alors qu’il est dans son atelier en France, Samuel Levy pose les yeux sur des feuilles recouvertes de tâches de peinture. « Je les mets sur ma table, je prends des pinceaux et des feutres, puis machinalement, sans trop réfléchir, je commence à griffonner. Je joue avec les empreintes aléatoires de peinture que je transforme, pour en faire des fonds par exemple. » Il fait environ une quinzaine de dessins où les lignes s’entrelacent pour faire apparaitre des motifs organiques qui rappellent la texture des arbres, des feuilles ou encore des coraux.

Il réalise plus tard l’impact de ces nouvelles œuvres en voyant les réactions qu’elles provoquent parmi le public des expositions. « Je me rends compte qu’elles ont un vrai retentissement, les gens viennent me voir et me disent que cette nouvelle approche les connecte à un univers naturel. » En 2022, il tient son concept : créer un pont entre l’Homme et la nature qui l’entoure grâce au dessin, associé à la peinture. Faut-il encore trouver un nom à ce projet : ce sera Inner Landscape, the invisible link.


« ‘Inner’ pour le côté très intérieur, énergétique, presque ésotérique. ‘Landscape’ pour les paysages extérieurs et les environnements naturels, végétaux ou aquatiques », détaille l’artiste. « L’association de ces deux termes reflète la connexion que je cherche à établir entre les deux. »

Toutes les pièces du puzzle s’imbriquent : son besoin de créer du lien avec son environnement dont il a pris conscience grâce à la kinésiologie, son envie de se mettre à disposition de ceux qui l’entourent comme lorsqu’il a travaillé en tant que surveillant et enfin, sa volonté d’agir pour créer du positif plutôt que de pointer tout ce qui va mal sans réagir, qu’il a hérité de son père. « Certains artistes ont le besoin de dénoncer ou de revendiquer des choses, je ne critique pas cette démarche car elle reste nécessaire. Mais j’ai envie de faire autre chose, je veux proposer des solutions et créer des connexions. J’ai compris que c’était ça mon rôle. » Plus qu’une volonté conscientisée, c’est une mission dont se sent investi le créatif : « C’est comme un message intérieur, j’ai le sentiment d’être guidé par quelque chose, et ça depuis que je suis tout petit. »

Avec le carton, un nouveau champ des possibles

Depuis un peu plus d’un an, il explore un support qui donne une nouvelle dimension à son concept : le carton. C’est encore une fois la curiosité et l’expérimentation qui l’ont mené sur cette route. « Les cartons qui s’entassaient dans mon atelier m’ont attiré, leur texture et même leur odeur m’ont fait penser à du bois ». Cette matière raisonne avec son concept de paysage intérieur. « J’ai commencé à dessiner dessus de manière plus libérée », raconte Samuel Levy, « en utilisant des brosses, j’ai obtenu un résultat qui se rapprochait fortement de l’élément naturel, qui ressemblait vraiment à un tronc d’arbre. »


« Le projet a de lui-même pris une dimension écologique, parce que je récupère du carton destiné à être jeté. J’aime l’idée d’aller chercher des objets simples du quotidien qui pourraient finir à la poubelle, pour les sublimer et leur donner une seconde vie. »

L’artiste garde cette fois son travail à l’abri des regards pendant plusieurs mois, car il veut prendre le temps de développer ce projet dans lequel il voit un vrai potentiel. Avec le nouveau matériau, il réinvente ses formes végétales, superpose et empile les morceaux qu’il découpe, joue avec les multiples couches qui composent le carton et ajoute de la couleur à ses dessins monochromes initiaux. Le concept prend le nom de Métamorphoses, pour évoquer le cycle de transformation du carton recyclé et son passage de matière ordinaire à œuvre d’art.

Ce n’est en effet pas la première fois que le touche-à-tout se plie à l’exercice, puisqu’il a déjà produit des pièces à partir de polystyrène ou encore de stylos à bille.

Ce papa pas comme les autres embarque parfois ses enfants lorsqu’il part en quête de supports. « Ils viennent avec moi pour trouver du carton dans des bennes. Ils sont encore petits alors, pour l’instant, ça les amuse », raconte-t-il avec le sourire. Des moments simples, mais qui touchent l’artiste : « Une fois, j’ai eu comme un flash en regardant mon fils... Aujourd’hui on est là à ramasser des cartons dans des poubelles, mais on ne sait pas ce que tout cela va devenir, l’ampleur que ça pourrait prendre. Peut-être qu’un jour, quand il sera plus grand, on sera à une de mes expositions et on se rappellera de cette journée à fouiller dans des bennes. »

Trouver et faire sa place

Une projection qui pourrait vite devenir réalité vu l’engouement créé par les œuvres en carton de l’autodidacte. Le public est au rendez-vous, il apprécie la douceur et le côté chaleureux des créations en carton. Pourtant, Samuel Levy croise encore des réfractaires à sa façon de faire dans le milieu professionnel de l’art. « Aujourd’hui, on impose un certain rythme aux artistes : il faut vendre et vendre vite. J’ai l’impression qu’on reste en surface, sans prendre le temps de se pencher sur la réflexion autour du travail proposé. Je comprends que ce n’est pas toujours facile pour les galeries, mais personnellement, je cherche à m’entourer de personnes avec qui collaborer sur le long terme. »


« Ma passion est devenue mon métier, et ce métier est devenu une mission. »

Il cite comme exemple sa participation à Esch2022 - Capitale européenne de la culture. « J’ai travaillé avec des Argentins et des Espagnols pour un spectacle mélangeant les arts du cirque et l’art contemporain, dans lequel des danseuses portent des costumes imprimés avec des motifs que j’ai dessiné. Ça a été une expérience fantastique, tout le monde était dans le même état d’esprit. C’est cette fluidité que j’avais du mal à retrouver ici dans le milieu de l’art. » Désormais seul à la barre pour porter ses projets, Samuel Levy réussit à trouver des pairs parmi les institutions luxembourgeoises, comme avec le Cercle Cité pour qui il va créer une installation architecturale en 2026. Intitulée The Other Side, elle sera « un genre de théâtre tout en carton, qui représentera une porte qui sépare symboliquement deux univers. »

Un message à la jeune génération

Le parcours a été long avant que ce grand sensible endurci ne trouve sa place, en tant qu’artiste et simplement en tant qu’être humain. « Je reviens de loin », estime-t-il, « je n’ai pas toujours été comme ça, ça n’a pas toujours été facile. Mais ce sont les épreuves que j’ai traversées qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. »

Lorsqu’il intervient dans les écoles qui le sollicitent pour venir parler de son métier, il tient à déconstruire l’image mythifiée de l’Artiste. « L’art est un vrai business. Quand on sort d’une école, il faut connaitre le marché et savoir comment on veut se positionner sur celui-ci. Si on est dans la tendance tant mieux. Si on veut proposer autre chose, le chemin risque d’être plus long. La clé, c’est de s’écouter soi. »

Que ce soit aux jeunes étudiants ou à ses propres enfants, Samuel Levy veut transmettre le même message :


« Dans un cadre créatif ou dans la vie en général, il faut avoir conscience de l’impact que nos agissements peuvent avoir sur tout ce qui nous entoure. On peut changer les choses en interagissant différemment avec les autres, en étant empathique et en véhiculant quelque chose de positif au quotidien. »

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Publié le jeudi 27 août 2026
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