
Entrepreneure multi-passionnée
Infogreen.lu republie une série de « Grands Entretiens » tirés des archives du magazine 4x3, jusqu’ici disponibles uniquement en version papier ou en liseuse. Une occasion de (re)découvrir ces témoignages, un par un. Pour le 4x3 #32 de décembre 2025, Mélanie Trélat avait rencontré Sophie Brouwers, gérante d’Épices & Tout à Arlon.
Par Mélanie Trélat
Photos de Fanny Krackenberger
Des accélérateurs de particules aux chantiers de construction et au commerce de proximité, Sophie Brouwers incarne ses valeurs : construire des maisons durables où il fait bon vivre, nourrir avec des aliments naturels qui ont retrouvé leur goût véritable, et transmettre par l’exemple des habitudes bonnes pour la planète, convaincue que prendre soin du monde et de soi va de pair, et que chaque geste, même le plus simple, peut faire une différence.
Comprendre l’infiniment petit
C’est à Bastogne que tout commence, où les parents de Sophie, originaires de la région de Spa, se sont installés. Elle y grandit, les pieds solidement ancrés dans la terre ardennaise.
Très tôt, elle se passionne pour l’infiniment petit et lorsque vient le moment de choisir ses études, les sciences physiques s’imposent : elle est fascinée par la physique des particules, et notamment pour le Grand collisionneur de hadrons (LHC), le plus grand et le plus puissant accélérateur de particules au monde, construit à Genève.
De la passion des chiffres à l’esprit d’équipe
C’est d’ailleurs sur ce sujet que portera son mémoire de fin d’études. Et c’est en collaborant avec d’autres étudiants sur ce travail qu’elle découvre qu’elle aime l’énergie du collectif, le partage d’idées, cette dynamique porteuse.
« Travailler en équipe, c’est vraiment quelque chose qui m’a toujours animée et qui m’anime aujourd’hui encore »
C’est ce qui la poussera à s’orienter vers le monde de l’entreprise plutôt que vers celui de la recherche.
Les modèles numériques comme première expérience
À la sortie de l’université, Sophie fait ses premières armes au siège de la Poste belge, en tant que business analyst. C’était une période charnière : celle de l’ouverture progressive du marché postal. Elle y encadre une petite équipe de deux collaborateurs et sa mission est de construire des modèles simulant différents scénarios et hypothèses pour anticiper l’arrivée de la concurrence. « On voulait comprendre comment le système réagirait si un nouvel acteur entrait sur le marché, comment l’équilibre économique allait évoluer », raconte-t-elle.
L’ancrage à Arlon et dans la construction
Quelques années plus tard, elle s’installe dans la région d’Arlon, avec celui qui est devenu entretemps son mari. Une nouvelle page s’ouvre alors : elle rejoint l’entreprise familiale de construction au Luxembourg, où elle passera plus d’une dizaine d’années.
Elle y endosse le rôle de gérante technique. Ses missions : superviser le « côté pratico-pratique du métier » - la réalisation des plans, la construction des maisons, la relation avec les clients tout au long du projet et après la vente... et quand il y a un souci sur le chantier, enfiler ses chaussures de sécurité et aller sur le terrain pour trouver une solution.
Très vite, elle prend les équipes en main : sept ou huit responsables directs, et derrière eux, une centaine de collaborateurs répartis entre une trentaine de métiers différents, autant de compétences à faire dialoguer au quotidien. Et, petit à petit, elle s’investit aussi dans d’autres facettes de l’entreprise comme le marketing ou les ressources humaines. « J’avais toujours le nez plongé dedans », résume-t-elle.
Quand on lui demande quelle est sa plus grande réussite pendant cette période, elle répond : « C’est d’avoir réussi à gérer tout ce monde-là en maintenant le lien avec chacun ».
« Chaque semaine, ou toutes les deux semaines, je prenais le temps de m’asseoir avec la vingtaine de personnes dont j’avais la responsabilité directe, de discuter, de faire le point. Cette proximité était essentielle pour que tout se passe bien. J’avais de chouettes équipes et, surtout, j’ai pris beaucoup de plaisir à leurs côtés. »
Un lieu de vie en accord avec ses valeurs
Tout au long de son parcours, une autre fibre s’est tissée en filigrane : « la sensibilité à l’environnement, au monde dans lequel nous vivons. » Cette conscience guide ses choix, personnels comme professionnels.
Très tôt, Sophie engage l’entreprise dans la voie de la construction durable, en proposant à ses clients des maisons passives. Et, en parallèle, elle bâtit pour sa famille sa propre maison passive, où ils vivent depuis treize ans. « Des panneaux solaires installés sur le toit alimentent la maison et les voitures en électricité, tandis qu’une batterie assure notre autonomie énergétique, été comme hiver. On a juste un petit chauffage acheté 30 euros au magasin de bricolage comme chauffage d’appoint pour toute la maison. C’est donc possible de vivre dans une maison passive et c’est même très agréable. »
Ce projet est en cohérence avec ses valeurs écologiques. « Contribuer à cette transition vers un mode de vie plus durable m’inspire profondément. Depuis toute petite, je suis très sensible à l’environnement. Je me souviens qu’adolescente, je m’étais abonnée à Greenpeace. J’avais même eu l’occasion de voir leur bateau et, évidemment, il a fallu absolument prendre une photo devant », sourit-elle. « J’ai signé des milliers de pétitions en tout genre, parce que je pense qu’en tant que citoyen, on a des moyens d’agir. Après, à chacun de trouver la manière d’agir qui lui convient le mieux. »
L’action positive comme mode d’expression
Chez Sophie, l’engagement ne passe pas par de grands discours ni de postures militantes : elle préfère « prendre quelque chose d’existant et l’améliorer. C’est important de faire entendre sa voix, et pour ma part, je souhaite le faire de manière positive, en améliorant le positif, en soulignant ce que ça apporte, plutôt que ce qui ne va pas ». Selon elle, il est fondamental d’oser dire ce qu’on est, d’exprimer ce qui nous tient à cœur et ce qu’on veut transmettre parce que nous grandissons souvent dans un modèle où l’on apprend à écouter et à suivre, voire à s’effacer.
« À l’école, on nous apprend à aider les autres, parfois au détriment de nous-mêmes. Mais la vraie gentillesse, la vraie empathie, c’est aussi celle qu’on a envers soi. Être en phase avec qui on est. Et si on arrêtait, un peu, de se ranger ? »
La bascule
La reprise d’Épices & Tout fin 2022 n’est pas un hasard. C’est d’abord un projet « qui fait tout à fait sens pour moi puisqu’il s’inscrit pleinement dans mes valeurs. Et je connaissais déjà bien la boutique, puisque j’en étais cliente depuis plusieurs années ».
C’est aussi une mise en application de cette philosophie de changement positif et en douceur : en observant ses clients, elle voit défiler une diversité de « belles personnes », chacune avec ses sensibilités et ses priorités. « Chacun agit selon ses cordes, et c’est très bien comme ça », dit-elle avec bienveillance.
Sophie voit dans cette opportunité de reprise la possibilité de donner une nouvelle ampleur au projet. « Je voulais voir plus grand que la petite épicerie, rendre les produits bio, locaux, en vrac, accessibles à tous en rendant le choix et l’achat plus simples. C’est de là qu’est né le site internet : il a été pensé pour qu’il n’y ait qu’à cliquer et venir récupérer ses produits en magasin », explique-t-elle. « Les choses se construisent progressivement avec les clients, selon leurs besoins et leurs envies. Pour moi, c’est ça le fil conducteur : observer, écouter, comprendre ce qui peut les aider dans leur quotidien. Je questionne, je réalise des sondages pour savoir ce qui leur manque pour rendre leurs courses plus faciles. »
Une épicerie zéro déchet, locale et bio
Quand Sophie reprend Épices & Tout, la boutique n’emploie plus aucun collaborateur. « Aujourd’hui, j’ai une petite équipe : deux employées et deux étudiantes », raconte-t-elle avec fierté. À son arrivée, elle fait quelques ajustements ici et là : « J’ai apporté de petits changements sur certains produits, ceux qui n’étaient pas assez mis en valeur ou qui plaisaient moins. »
Le concept est celui d’une épicerie zéro déchet, axée sur le local et le bio. Les trois piliers n’étant pas toujours possibles à remplir, c’est un compromis permanent à trouver. C’est aussi une recherche perpétuelle de nouveaux fournisseurs avec qui collaborer. La boutique offre aujourd’hui une vitrine à près de 80 producteurs, principalement régionaux, pour privilégier autant que possible les circuits courts.
Agir pour la planète, c’est agir pour soi
« Je pense que le grand problème sanitaire qui commence à se faire sentir, c’est le plastique », explique-t-elle. « Tous les aliments sont emballés dans du plastique. On sait aujourd’hui qu’il y a une migration dans les aliments, et que, même en inhalation, il peut se retrouver dans le cerveau. C’est un peu effrayant, surtout quand on parle des PFAS, ces polluants chimiques éternels qui sont utilisés dans la fabrication des plastiques alimentaires. »
C’est ce qui la motive à proposer des produits plus proches de la terre, plus naturels, sans emballage. « C’est bon pour l’environnement, mais c’est aussi très bon pour soi », souligne-t-elle.
« On oppose souvent la protection de la planète à des gestes égoïstes pour soi-même, mais en réalité, c’est complètement lié. Vivre dans une maison passive est beaucoup plus agréable qu’une maison où il y a des courants d’air. Ici, c’est pareil. »
Elle se souvient de la première fois qu’elle a fait ses courses dans une épicerie zéro déchet : « J’ai eu l’impression que ne pas manger dans du plastique était un luxe. Et la qualité des aliments est incomparable. » Aujourd’hui, ses clients le constatent aussi. Pour Sophie, se rapprocher des produits « comme ils devraient être », nourris et travaillés localement, c’est offrir plus de goût, plus de sens, et rappeler que prendre soin de soi et de la planète va de pair.
Le juste prix
Le sans-emballage est une manière d’éviter les déchets inutiles… mais aussi de réduire les coûts : « Pour certains produits, l’emballage peut représenter jusqu’à la moitié du prix », explique-t-elle. Ici, chacun peut venir avec son propre bocal, en emprunter un sur place et prendre uniquement la quantité qui lui est nécessaire : « Si quelqu’un veut juste tester une épice, en prendre une cuillère pour une recette, il n’y a aucun souci. »
« Je prends le parti de faire un prix qui me semble le plus juste : pour le producteur, pour moi, et pour le client aussi. Là encore, l’idée, c’est de trouver un bon équilibre. »
Certains produits sont moins chers qu’ailleurs tout en restant qualitatifs, comme les fruits secs ou les graines de tournesol, parce qu’ils sont achetés en gros. Mais il n’est pas question de s’aligner sur les grandes enseignes. D’autres ont un prix supérieur, et il est assumé car il reflète leur valeur réelle. C’est le cas du poulet, issu d’une coopérative de producteurs wallons qui nourrissent leurs bêtes avec des grains d’ici.
La caverne d’Ali Baba
Au-delà de la démarche écologique, c’est l’expérience qui change tout : « Ce qui est gai, c’est qu’on peut partager, faire sentir, discuter et créer des liens. On n’est pas dans un rayon impersonnel où l’on choisit un produit juste en se basant sur une photo ou sur une étiquette. » Les épices et les infusions, par exemple, sont proposées en vrac, et on peut les humer avant de les acheter.
Dans cette caverne d’Ali Baba, chaque rayon réserve de jolies surprises. À côté des produits de première nécessité - beurre, œufs, crème, fromages, charcuterie, fruits et légumes frais issus de fermes locales - on découvre des pépites aussi gourmandes qu’originales : boîtes en papier japonais, miel au safran local, sardines millésimées, poivre fumé ou vinaigres fruités, mais aussi des gommes à l’ancienne, tartinades, confitures et coulis faits à partir de fruits et légumes locaux ou issus de surproduction, ainsi que d’étonnantes pâtes à tartiner à base de pois chiche.
Au-delà des produits, le partage
Sophie est créative et aime expérimenter : « Je fais mes cosmétiques moi-même, j’ai fait des meubles en carton à l’époque, du scrapbooking, des savons solides… J’aime aussi cuisiner et publier des recettes conçues avec nos produits sur notre site web », s’enthousiasme-t-elle. La boutique lui offre un terrain de jeu infini : « Ici, on a plus de 200 épices et mélanges d’épices. Il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir. En ce moment, j’ai un coup de cœur pour la baie verveine, légèrement citronnée. J’en mets partout ! »
Mais au-delà du plaisir de créer, il y a celui de partager. Elle propose des dégustations, organise régulièrement des ateliers : une productrice de safran belge qui vient faire découvrir ses produits et donner des conseils pour reconnaître un vrai safran et éviter les arnaques, d’autres personnes qui viennent transmettre leurs connaissances sur le kéfir, le kombucha, les plantes à consommer en tisanes… « L’idée, c’est d’apprendre à faire soi-même, à comprendre ce qu’on consomme, à se reconnecter à ce qu’on met dans son corps. »
De la construction à l’épicerie, apprendre… toujours
Si Sophie devait choisir un titre qui la définit, ce serait sans hésiter : « entrepreneure multipassionnée ». « J’aime beaucoup de choses », développe-t-elle.
« Dans la vie, c’est gai d’apprendre de nouvelles choses, d’évoluer. Et on peut le faire à tout âge, à tout moment. »
Son parcours le démontre : des accélérateurs de particules aux chantiers de construction, jusqu’au commerce de proximité, elle a développé des compétences qui se croisent. « Certaines choses que j’ai apprises dans la construction, comme la gestion des stocks, peuvent être appliquées dans un magasin, ou même chez soi, à la maison. La rigueur enseignée en physique des particules m’est utile dans pleins d’autres contextes. On ne se rend pas compte à quel point il y a des connaissances et compétences transverses et utiles. Apprendre est à la portée de tous. »
La transmission
La transmission, chez Sophie, passe par l’exemple. « Je pense que les enfants apprennent surtout en observant. Ce qu’on fait ou dit à la maison, pour eux, c’est la norme. » Depuis le début de l’année, sa boutique a permis d’éviter près de 50.000 emballages à usage unique. Elle rit en se souvenant d’une scène anodine, mais révélatrice : « Un jour, on regardait le journal télévisé, et ils montraient une dame poussant son caddie dans un supermarché. Ma fille m’a regardée et m’a dit : « C’est fou, tous les déchets qu’elle achète ! » Et c’est vrai, on achète des déchets, parce qu’on les paye, d’une manière ou d’une autre. »
Elle partage sa vie avec son mari depuis plus de vingt ans et est maman de deux filles de 13 et 10 ans, dont elle parle avec une tendresse non dissimulée : « Je ne pouvais pas rêver mieux comme enfants ».
Prendre le contre-pied
Aujourd’hui, Sophie prend le temps de mesurer le chemin parcouru. « Je valorise beaucoup les choses positives, et je suis super fière d’être là où j’en suis », confie-t-elle. « Mais je pense aussi que chacun traverse des difficultés. Tout dépend de la manière dont on les aborde, de ce qu’on en fait. » Elle évoque un souvenir d’enfance : « En primaire, j’avais énormément de difficultés. En calcul mental, j’étais nullissime ! Je me suis tapée des 2 sur 10 en deuxième primaire. C’étaient mes pires cotes. Pourtant, j’ai fini par décrocher une grande distinction en physique. » Elle en a tiré la conviction que rien n’est figé et que tout s’apprend : « On peut toujours prendre le contre-pied, se dire : non, ça, c’est pas moi. » Même les pires épreuves, dit-elle, peuvent devenir un tremplin.
« La fin de ma précédente carrière a été compliquée, mais j’ai réussi à en tirer du positif pour moi-même. Aujourd’hui, je sais que j’ai deux genoux, un pour tomber, l’autre pour me relever. »








