Faiseur de monde

Faiseur de monde

Infogreen.lu republie une série de « Grands Entretiens » tirés des archives du magazine 4x3, jusqu’ici disponibles uniquement en version papier ou en liseuse. Une occasion de (re)découvrir ces témoignages, un par un. Pour le 4x3 #28 de novembre 2024, Frédéric Liégeois avait rencontré Raymond Aendekerk, entre autres ancien directeur de Greenpeace Luxembourg.

Par Frédéric Liégeois
Photos de Fanny Krackenberger

Il faut saluer ces êtres humains car ils sont rares. Ce matin de septembre, nous sommes accueillis dans un jardin potager verdoyant, la campagne est belle, verte, la lumière douce, comme un reliquat d’été qui s’enfuit lentement, promet de réchauffer nos carcasses. On y est bien, on cueillerait volontiers de ces belles pommes, de ces rouges tomates. On gouterait bien ce miel doré, sucré. On se verrait refaire le monde autour d’un bon verre de vin, ou simplement peut-être, déjà faire ce monde… en sa compagnie.

Voici ma rencontre avec Raymond Aendekerk, « faiseur » d’un monde, le nôtre.

Au départ, ça sonne comme une chanson hippie, un brin nostalgique, comme cette maison bleue accrochée à la colline. Ça rime avec amour, forcément, de soi et de l’autre, de nous tous, de la Terre avec un grand et un petit « t » aussi, de l’espoir. Un regard, tout aussi bleu, un sourire franc, une force simple, celle qui coule dans ses veines, celle de la vie par-dessus tout.

Nous sommes partis à la rencontre de valeurs paysannes d’accueil et de chaleur, du bien-être et du bon vivant. J’ai beaucoup appris ce matin-là, j’ai été surpris de voir qu’un humain puisse en faire autant, en une seule vie, en si peu de temps finalement. Il n’y a pas eu de plan de carrière, pas de pré-écriture du scénario, juste une folle énergie de se battre pour des causes, des idées, en rupture avec les dogmes établis et les pratiques néfastes, et toujours avec cette ouverture d’esprit si unique qui le caractérise.

Oui, il faut saluer ces êtres humains qui dédient leur vie au service des autres car ils sont rares et Raymond Aendekerk est de ceux-là.

Voici le parcours d’une vie de cultivateur d’idées et de belles parcelles… d’humanité.

Sweet home

Raymond est né en 1960, à Brattert, un petit village de l’Oesling. Ses parents, originaires des Pays-Bas, ont déménagé au Luxembourg dans les années 1950 pour y reprendre une ferme, rejoignant ainsi une communauté d’agriculteurs néerlandais. Une enfance épanouissante à la ferme, où il a grandi dans un cadre rural, en pleine nature et autonomie, ce qui a profondément marqué sa personnalité.

Il a un frère, deux sœurs, et sa famille est très impliquée dans des activités agricoles et sociales. Raymond est le troisième enfant de la fratrie. Il souligne l’aspect communautaire et familial de son enfance mais aussi et surtout un fort lien avec la nature.

Tout au long de sa jeunesse, il repart régulièrement en famille aux Pays-Bas, où il découvre comme enfant le mouvement hippie des années 1960, influencé par des artistes tels que Bob Dylan et Neil Young. Cette période lui a inculqué un sentiment de liberté et de créativité, qu’il chérit encore aujourd’hui.

Curriculum vitae

Concernant son parcours scolaire, il a commencé l’école primaire dans l’Oesling, où il a étudié dans des classes multi-niveaux. En 1973, sa famille a dû déménager à Betzdorf en raison de la fin du bail de leur ferme. Cela a été une période difficile pour ses parents, qui ont dû trouver un nouveau moyen de subsistance. Son père décroche alors un emploi à l’Institut Saint-Joseph, un établissement pour enfants handicapés. Ici, il a la chance de continuer à travailler dans le domaine agricole.


« C’était une grande famille, les gens étaient très intégrés dans le processus. Chacun y avait sa place. »

Cette nouvelle situation familiale l’expose à des problématiques sociales, bien qu’il ne se soit pas directement impliqué dans le travail auprès des personnes en situation de handicap. Ses sœurs ont par ailleurs choisi de travailler dans ce secteur, tandis que son frère prend des responsabilités techniques à l’Institut et se consacrera à l’équithérapie, proposant maintenant en retraite des programmes adaptés aux personnes handicapées.

Raymond, quant à lui, a préféré s’orienter vers les activités agricoles dans le village, ce qui lui a permis de conserver des liens avec le monde rural. Il a continué ses études au lycée technique à Grevenmacher, où il a d’abord opté pour une filière « mécanique », avant de découvrir son intérêt pour la biologie et la chimie. Ce changement d’orientation l’a amené à faire un parcours en chimie au lycée technique du centre à Luxembourg. Au fil des années, il a développé un goût pour les matières scientifiques, en particulier la chimie analytique.

Après l’obtention de son diplôme de technicien chimiste, il se rend compte qu’il ne souhaite pas passer sa vie dans un laboratoire. Il décide de quitter le Luxembourg pour poursuivre ses études à l’université en Autriche en 1988, où il se joint à un groupe d’amis partageant les mêmes aspirations.

À Vienne, il, s’implique rapidement dans des initiatives environnementales, et participe à des projets de tri des déchets. L’ambiance à l’université est dynamique, même dans un entourage conservateur, il ressent toujours un fort intérêt pour l’agriculture biologique et des approches écologiques.

Il nous décrit une atmosphère de liberté, où les étudiants avaient la possibilité d’organiser eux-mêmes leurs journées et d’explorer différents domaines d’études, notamment en ce qui le concerne en agriculture durable. Il évoque l’enthousiasme d’une génération qui cherche à transformer le secteur agricole, intégrant des méthodes respectueuses de l’environnement. À cette époque, il a pu participer à des cours et à des discussions sur l’agriculture biologique, une approche qui le passionne.

Bio au TOP…

Raymond souligne l’importance de ses expériences passées et de son enfance dans le développement de ses valeurs personnelles et professionnelles. Il évoque les leçons apprises sur la solidarité, la coopération et l’importance de l’engagement social, tout en maintenant un lien étroit avec ses racines rurales.

Il retrace un parcours de vie riche, marqué par une enfance à la ferme, des vacances aux Pays-Bas et une évolution vers des études en chimie et en agriculture durable. Il tire parti de ses expériences et de son environnement familial pour développer une approche engagée envers les problématiques sociales et environnementales.

À l’université autrichienne BOKU (Universität für Bodenkultur), il est l’un des premiers étudiants à passer un examen d’agriculture biologique, il s’implique dans la mise en place de nouveaux cours. Sa spécialisation en production végétale, enrichie par des voyages en Afrique et des études sur l’apiculture, a été le point de départ d’un engagement profond envers une agriculture durable.

« C’est maintenant une des universités les plus avancées dans ces projets écologiques en Europe, avec un tout nouveau campus vraiment très moderne. Ça c’était vraiment le début », nous déclare-t-il.

Après une année de recherche en Tanzanie pour son mémoire de maîtrise en apiculture, Raymond a la chance de voyager en plus dans différents pays africains, notamment le Congo, le Rwanda et le Cameroun. Ses expériences sur le terrain ont renforcé son intérêt pour l’écologie et la préservation de la biodiversité. Il débute sa carrière en 1983 dans la ferme biodynamique Schanck-Haff à Hupperdange, ce qui lui a permis d’établir des contacts précieux dans le milieu de l’agriculture biologique.

Et éco-systèmes

En 1988, après ses études, bien que souhaitant rester à Vienne, il est finalement attiré par un poste à la Fondation Hëllef fir d’Natur à Luxembourg. Il y passera 28 années, son équipe restera de trois à plus de trente employés, s’installe à la Maison de la Nature à Kockelscheuer et développe des projets variés allant de la cartographie des biotopes à des initiatives écologiques communales pour la plantation d’arbres, l’aménagement de mares, l’introduction des premiers projets biodiversités avec les fermiers. « J’ai quitté la fondation le 1er mai 2016, 28 ans jour pour jour après y avoir débuté ma carrière ! »

Il a également été impliqué dans la création de plusieurs organisations et mouvements liés à l’agriculture biologique, notamment l’association des agriculteurs biologiques Bio Lëtzebuerg en 1989, la coopérative agricole et marque « BioG », ou encore Naturata et le réseau Oikopolis.
En tant que représentant de BioLëtzebuerg à Bruxelles, il a œuvré pour le développement de réglementations sur l’agriculture biologique au niveau européen, contribuant à des succès tel que l’établissement d’une définition légale de l’agriculture biologique en 1992.

Tout au long de sa carrière, il a été un fervent défenseur de l’agriculture durable, organisant des séminaires, des projets de recherche et des échanges entre agriculteurs au niveau européen. Sa vision d’un système agricole basé sur des pratiques écologiques et une compréhension approfondie de la biodiversité a façonné ses initiatives, notamment la création de l’Institut pour l’agriculture biologique (IBLA) en 2009. Ce projet est monté avec l’appui et l’expertise de l’agronome parmi les plus réputés au monde Urs Niggli, dirigeant et fondateur du FIBL, l’institut suisse de recherche en agriculture biologique.

Il participe à la création d’une pépinière dédiée à la production et à la vente d’arbres fruitiers d’anciennes variétés, une activité qu’il a poursuivie pendant huit ans. Sa passion pour les variétés anciennes de pommes l’a amené à fonder « Aeppelhaus », production de jus de pomme à Munsbach, où il a exercé pendant 18 ans. Ce projet a permis aux gens de venir avec leurs pommes et de repartir avec du jus frais. L’initiative a connu du succès, mais il a finalement dû y mettre fin en raison de la difficulté physique et des exigences chronophages liées à la gestion de la production, du marketing et des opérations. Il a finalement dû trouver un successeur pour reprendre l’inventaire, les installations pour les monter ailleurs.

Son parcours reflète une volonté constante de promouvoir des pratiques agricoles durables et de sensibiliser les nouvelles générations à l’importance de l’écologie et de la biodiversité dans l’agriculture. Son engagement a laissé une empreinte significative sur le paysage de l’agriculture biologique au Luxembourg et en Europe, illustrant le pouvoir d’une passion combinée à une action déterminée pour un avenir plus durable.


« J’ai été le représentant luxembourgeois durant 24 années de l’IFOAM – International Federation Organic Agriculture Movement – un mouvement des agriculteurs biologiques mondiale et à Bruxelles. Pour développer les cahiers de charge, faire du travail politique. On avait déjà un très bon réseau. J’ai visité presque tous les pays européens pour ces échanges professionnels. Toujours invité par les fermiers. C’était toujours génial »

Un autre résultat de ce lobbying, en 1992, la réglementation sur l’agriculture biologique a vu le jour, la seule réglementation qui définit une méthode agricole par la loi.


« Le bio est défini par la méthode. Et ça, c’est un succès ».

Raymond évoque également l’important rôle joué par sa première femme, Adri Van Westerop, première conseillère écologique chez l’Oekofonds au Luxembourg Elle a organisé des événements et contribué à des projets de réduction des déchets dans les foyers et les entreprises au Luxembourg.

Adri a également créé des projets pour intégrer l’Europe de l’Est dans une économie durable après la chute du mur de Berlin en 1989, ce qui a permis d’initier des transformations écologiques dans des pays comme la Roumanie et la République tchèque (à l’époque Tchécoslovaquie). Porté par cette synergie, Raymond a aussi mené des projets en République tchèque pour promouvoir l’agriculture biologique et la préservation de l’arboriculture, la transformation des fruits et la préservation des variétés anciennes de fruits.

Aujourd’hui

Après avoir pris sa retraite cette année, il continue à être actif dans divers conseils d’administration, notamment ceux des agriculteurs biologiques et de l’IBLA (Institut de recherche sur l’agriculture biologique). Il s’implique dans des projets de reforestation au Costa Rica et souhaite faire avancer l’économie du bien commun, un modèle économique qui privilégie les entreprises socialement responsables.

En ce qui concerne l’état actuel de la planète, il exprime un sentiment d’optimisme mitigé. Bien qu’il reconnaisse les nombreux défis liés au changement climatique et à la dégradation de l’environnement, il croit en la capacité des gens à s’engager pour le changement. Il insiste sur l’importance d’impliquer les citoyens dans des projets écologiques et de donner une responsabilité collective, plutôt que d’adopter une approche dictatoriale envers l’écologie.

Il mentionne également que le gouvernement luxembourgeois a mis en place depuis les années 1990 plusieurs lois et initiatives pour promouvoir l’écologie, mais il considère que ces efforts doivent être renforcés substantiellement par une implication active des citoyens et une coopération entre les secteurs public et privé. Comme il le dit :


« La politique est nécessaire pour poser un cadre d’action pour la durabilité. Et à ce niveau, je dois le dire, les dix dernières années, le gouvernement a mis en place pas mal d’initiatives, essayé beaucoup, beaucoup de choses pour sensibiliser la population. »

La finance durable au Luxembourg

Enfin, il évoque son rôle en tant que directeur de Greenpeace Luxembourg, où il a mis l’accent sur la création d’un environnement de travail collaboratif pour ses équipes, leur permettant de développer leurs idées et d’agir sur des campagnes écologiques. Il insiste sur la nécessité de travailler ensemble et d’adopter une approche coopérative pour faire avancer les causes écologiques. Il travaille à promouvoir des pratiques durables dans le secteur financier, ainsi que la relation entre l’économie et l’écologie.

Il n’hésite pas à nous rappeler que « les 100 plus grands fonds au Luxembourg – et il y en a 15.000 gérés par la Place – produisent 4 fois plus de CO₂ que tout le pays ».

Le Luxembourg, bien que petit, possède un secteur financier influent. Lui, qui n’a pas de formation en finance, évoque des rencontres avec des banques et des acteurs du secteur. Ces discussions mettent en lumière un désir partagé, en particulier parmi les jeunes professionnels, d’adopter des pratiques plus durables. Cependant, il y souligne une hiérarchie rigide et une forte résistance au changement.

Dans ce contexte, pour lui, il faut souligner la résilience et la persévérance de Greenpeace dans ses campagnes sur les investissements durables, en particulier au Luxembourg. Malgré les défis, Greenpeace collabore dans un réseau mondiale de 55 associations pour y créer une force collective.

Une anecdote assez croustillante

Greenpeace a mené des investigations pour évaluer les conseils financiers des banques en matière d’investissements durables. Un test réalisé selon les principes du mystery shopping (client mystère) a montré que les conseils fournis par les six principales banques installées au Luxembourg étaient insuffisants, tant en termes de produits proposés que de qualité de service, même après l’introduction d’une réglementation européenne visant à accroître la transparence des produits financiers.

Et demain…

La nécessité d’une économie du bien commun, là où l’économie doit servir le bien-être des citoyens plutôt que les intérêts d’un petit groupe.

Raymond fait référence aux constitutions de certains pays qui stipulent que l’économie doit contribuer avant tout au bien-être des citoyens, soulignant ainsi le décalage entre cette théorie et la réalité actuelle. L’économie du bien commun est présentée comme une alternative aux modèles économiques traditionnels. Ici, les entreprises sont évaluées selon des critères de durabilité sociale et environnementale et peuvent se voir attribuer un score en fonction de leur impact sur la société et l’environnement, influençant leur fiscalité.

« Il y a 800 entreprises dans le monde qui ont fait un bilan selon leurs paramètres et qui ont obtenu cette certification », dont plusieurs au Luxembourg, qui sont officiellement certifiées selon ce modèle qui vise à promouvoir une économie plus responsable et durable.

… Revenu de base et coopération ?

Une autre idée centrale est le revenu de base, qui pourrait réduire la pression sur les individus pour générer des profits à tout prix. Raymond argue que dans une économie où la vente est primordiale, la pression économique nuit au bien-être des citoyens et à la durabilité. Il soutient que le revenu de base pourrait permettre à chacun de vivre dignement sans dépendre de la consommation constante.

Il évoque également l’importance de la coopération plutôt que de la compétition dans la société. Il raconte une anecdote sur un projet communautaire en Colombie, où un groupe a discuté longuement pour construire un pont, démontrant que la coopération et le dialogue peuvent mener à des résultats durables.

Une histoire sans fin

Pour le citer « il y a un mot, en allemand – ’ Zuversicht ’ – qui se traduit par ’ confiance ’ en français, je pense qu’il faut toujours avoir une perspective plus positive, de l’espoir et vraiment croire qu’il y a encore des mécanismes et des réflexions constructives au sein de nos sociétés ».

Et de poursuivre : « je crois encore aujourd’hui qu’on doit prendre le temps pour voir tout ce monde qui participe au changement, au changement vers le positif ».

Notre rencontre se conclut sur une note d’espoir. Raymond continuera à participer à des initiatives écologiques et à encourager les gens à s’engager dans des projets qui favorisent la durabilité et la protection de l’environnement. Il croit fermement que, même face à des défis considérables, il existe des mécanismes et des valeurs humaines capables d’impulser un changement positif, tant au niveau local qu’international.

Il termine en insistant sur le fait que rien n’est plus stable que le changement. Il souligne l’importance de la discussion et de la collaboration dans la création d’un avenir durable. Il plaide pour une réflexion sur la place de l’économie et de l’écologie dans la société moderne, insistant sur le fait que le bien-être humain doit être au centre des préoccupations économiques... Et de conclure sur ces derniers mots :


« Tu ne peux pas avoir une économie sans écologie. »

Article
Publié le vendredi 31 juillet 2026
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