Réemploi des matériaux de construction : les leçons de Rotor à Wiltz

Réemploi des matériaux de construction : les leçons de Rotor à Wiltz

Comment intégrer le réemploi des matériaux de construction dans un projet ? Lors de la huitième Journée de l’économie circulaire à Wiltz, Michaël Ghyoot (Rotor, Bruxelles) a dressé un panorama concret : trajectoires des matériaux, stratégies de conception, adaptation des procédures et ateliers participatifs.

Le 23 avril, la commune de Wiltz et son Circular Innovation Hub accueillaient la huitième édition de la Journée de l’économie circulaire, organisée depuis quatre ans en collaboration avec Infogreen.

Le premier expert de la Journée de l’économie circulaire est venu de Bruxelles pour présenter Rotor, un duo de structures dédiées au réemploi des matériaux : l’une est une association travaillant dans la recherche, l’accompagnement, le design et la formation, l’autre est une coopérative - Rotor DC (DéConstruction) - et se concentre sur la récupération et la revente de matériaux de construction. L’ensemble compte une trentaine de collaborateurs.

Nombreux exemples à l’appui, Michaël Ghyoot a parcouru la large amplitude de compétences et d’étapes des projets de réemploi de matériaux.

« Historiquement, à Lessines, on produisait du pavé. (…) C'est une commune qui exportait aux quatre coins du monde. (…) Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, (...) ils se sont mis à produire plutôt du granulat. » Les plus petits granulats servent à produire des enrobés routiers et les plus gros deviennent du ballast de chemins de fer. Entre les deux, il reste un coproduit qui ne trouve pas d'usage, qui prend la forme d'« une petite colline dans le paysage ».
« Historiquement, à Lessines, on produisait du pavé. (…) C’est une commune qui exportait aux quatre coins du monde. (…) Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, (...) ils se sont mis à produire plutôt du granulat. » Les plus petits granulats servent à produire des enrobés routiers et les plus gros deviennent du ballast de chemins de fer. Entre les deux, il reste un coproduit qui ne trouve pas d’usage, qui prend la forme d’« une petite colline dans le paysage ». - ©Rotor

1. Trajectoires des matériaux

Dans le cadre de ses activités, l’équipe de Rotor a effectué énormément de visites de terrain pour mieux comprendre les flux des matières. Ils ont commencé par la fin : les centres de collecte et de tri, où, précise Michaël Ghyoot, « pour l’essentiel ce sont des déchets qui aboutissent à l’incinérateur ou en décharge, en raison de leur degré de mélange et de la nature des matériaux ». Ils sont également remontés au tout début de la chaîne, à la production, voire à l’extraction des matériaux, comme dans cette carrière de porphyre, à Lessines en Wallonie (voir photo).

Entre les deux, il y a les entreprises actives dans la récupération de matériaux : « On a vu de tout : des profils très spécialisés – par exemple avec des services de retaille, de découpe, de reconditionnement de la pierre ou du bois – et des entreprises plus généralistes. »

Il en cite une, Franck Bricks, spécialisée dans les briques de réemploi nettoyées et reconditionnées à la main. Michaël Ghyoot (Rotor) : « C’est aussi un contrôle qualité : l’opérateur vérifie si la brique est encore apte à resservir ». Les volumes de briques de réemploi sont conséquents.

- ©Rotor

Ces visites ont été condensées sur un site web : opalis.eu. Il est possible de visiter virtuellement la plupart des lieux référencés.

Rotor est le chef de file du projet Interreg NW Europe PREUSE. Dans ce cadre, explique M. Ghyoot, « on s’est intéressé à la version publique de ces activités-là, de ces centres de réemploi, en allant visiter des dépôts, souvent opérés par des municipalités, par des autorités locales, qui ont organisé la gestion de leurs propres flux de récupération de matériaux ».

Les partenaires du projet ont étudié les business models de ces centres. Certains sont entièrement gérés en interne par les autorités publiques – ce sont leurs terrains, infrastructures, équipes, matériaux, etc. D’autres ont des modèles plus hybrides, « avec des formes de relations publiques-privées avec le marché pour prendre en charge certaines des activités ». Ces recherches ont été rassemblées dans un livrable disponible sur le site de PREUSE.

2. Stratégies de conception

« Quand on s’intéresse au réemploi, cela a des impacts sur les manières de concevoir, de remettre en œuvre tous ces matériaux », cadre le spécialiste, avant d’illustrer avec deux exemples. Rotor a pu travailler sur des projets à petite échelle, pour développer des stratégies réplicables.

Scénographie pour Mu.ZEE, Ostende

- ©Steven Decroos

Dans ce musée « envahi par des couches et des couches de finitions intérieures, beaucoup de plaques de panneaux en MDF (…) ou de plâtre qui étaient venues boucher des vues, etc. », l’équipe a réalisé un travail de soustraction : enlever certaines cloisons pour renouer avec la qualité spatiale d’origine et récupérer l’apport de lumière.

Parmi les éléments retirés, certains, trop abîmés, ne pouvaient être réutilisés. Mais toute une partie a été récupérée, découpée et déplacée pour concevoir le nouveau travail scénographique à partir des éléments présents dans le bâtiment, et très peu de matériaux entrants.

Siège de Rotor, Bruxelles-Capitale

- ©Tim Van de Velde

Rotor est installé depuis 2022 dans un ancien entrepôt d’un fabricant de roulements à billes. « Nous avons essayé de nous approprier le bâtiment en faisant l’hypothèse qu’on le gardait tel qu’il était et qu’on l’adaptait à nos besoins par des interventions très minimales. » Transformation de bureaux en showroom, élargissement des ouvertures pour assurer le passage de palettes, réutilisation des cloisons pour la présentation des matériaux, suppression de plafonds suspendus pour gagner en hauteur, etc. : « C’est aussi un peu l’architecture du bricolage, il faut bien se l’avouer ».

Une approche minimaliste qui passe par beaucoup d’heures de recherches en archives, notamment pour retrouver le manuel de montage de l’installation technique, sans lequel il aurait fallu tout démonter. « C’est aussi une architecture qui demande du temps et du travail, mais qui permet d’épargner beaucoup de matière. »

Une nouvelle phase de rénovation est sur le point de démarrer grâce à l’obtention de subsides de la région Bruxelles-Capitale : « les principes restent les mêmes. D’ailleurs, nous restons en site occupé, donc les interventions doivent être très pensées et ciblées, mais permettre d’augmenter la qualité d’usage. »

3. Adapter les procédures

Ces diverses démarches, « si on veut les appliquer dans des contextes moins expérimentaux, on doit s’attaquer à la question des procédures. Et par procédures, j’entends l’ensemble des mécanismes, des manières de travailler qui structurent la façon dont se déroule un projet d’architecture, un projet de construction, depuis l’élaboration initiale du programme jusqu’à la réalisation du chantier. »

Cahiers des charges, clauses techniques et administratives rythment ces étapes. Il faut, dans toutes ces procédures, trouver des marges de manœuvre pour pouvoir travailler différemment.

Zinneke, Bruxelles
Zinneke, Bruxelles - ©Delphine Mathy

Association Zinneke, Bruxelles

Dans cet ensemble hétérogène de bâtiments, la maîtrise d’ouvrage avait la volonté de faire bouger les choses avec le moins de démolition possible et des interventions très ciblées. « On travaille ensemble en mettant toutes les intelligences autour de la table : celle de l’entreprise, celle de l’architecte, celle de l’assistant au réemploi, celle de la maîtrise d’ouvrage. » Pour ce projet soutenu par de l’argent public, il fallait également trouver des marges de manœuvre pour rendre la vision possible.

Parmi les obstacles : l’obtention du permis sans connaître les tailles des fenêtres de réemploi qui seront utilisées. « Avec les architectes, on a fait la somme de toutes les contraintes objectives qui portent sur ces fenêtres : résistance au feu, arrivée de lumière, règles urbanistiques, etc. (…) et nous sommes arrivés à la conclusion quasi mathématique que les fenêtres pouvaient avoir une taille minimale et une taille maximale. » La demande de permis a été définie autour de ces pointillés, et a été acceptée. « Aujourd’hui dans la révision du règlement d’urbanisme de la région de Bruxelles-Capital, ce cas a servi de précédent, et donc il est maintenant question de permettre un petit peu plus de flexibilité dans l’approbation des permis de construire, lorsqu’il y a usage de certains matériaux de réemploi. », se réjouit Michaël Ghyoot.

Des fiches pour accompagner et des règles pour protéger

Dans le cadre d’un autre projet Interreg NWE, nommé FCBRE, les partenaires actifs ont créé un recueil de 36 fiches matériaux – Reuse Toolkit – « qui est un ensemble documentaire de ressources, de nature à aider les prescripteurs (…) à intégrer des pratiques de récupération et de réemploi dans leurs projets ».

Pour aller plus loin, Rotor plaide depuis plusieurs années pour la création d’une liste de matériaux protégés, afin d’éviter la destruction, par exemple, de carreaux céramiques des années 20-30, en parfait état et faciles à démonter. « Ce n’est pas toujours clair de savoir ce qui est réemployable, ou non. L’existence d’une telle liste permettrait d’illustrer ça de manière un peu plus claire », indique le membre de l’association.

De la déconstruction au réemploi : du temps, des compétences et des débouchés

On l’a vu, le réemploi demande de changer d’angle de perspective pour explorer de nouvelles manières de concevoir les bâtiments. Et de nouveaux savoir-faire pour disposer d’éléments de réemploi !

Au fil des années, les équipes de Rotor DC ont acquis les compétences nécessaires pour récupérer délicatement des matériaux installés. Pour augmenter les stocks de récupération et revente, la société coopérative compte également sur les entreprises et artisan.e.s de construction : « En fait, c’est assez logique. La plupart des gens qui posent des matériaux savent comment les déposer. Si on sait installer une porte, on sait l’enlever », cadre-t-il. Il décrit un système où chaque entreprise – générale ou spécialisée – peut devenir un potentiel récupérateur. « Donc on offre un débouché. »

« Ce qui est difficile, c’est d’assurer la filière de recommercialisation. C’est un métier à part entière et c’est là que Rotor DC peut amener une vraie proposition. »

- ©Rotor DC

Une commercialisation qui commence par la préparation à la revente. Celle-ci peut nécessiter un important travail de reconditionnement : « là, il y a vraiment un travail très physique sur la matière ». Dans certains cas, on donne une nouvelle fonction à un matériau, comme un profilé structurel abîmé débité en tranches pour un usage intérieur. Ou un tri pour distinguer des catégories selon la qualité des produits : A pour des carrelages très soigneusement retirés, B pour ceux qui sont un peu abîmés, et C pour le reste, destiné aux usages détournés ou aux bricoleurs motivés. Ces types de démarches demandent toute une réflexion autour des prix de rachat et de revente, pour refléter le travail effectué en amont ou nécessaire en aval.

Enfin arrive la mise en vente. Sur la plateforme numérique, de bonnes photos donneront tout de suite de nombreuses indications sur la qualité du produit. Le site web sert également d’outil de gestion des stocks, avec des quantités qui se mettent à jour automatiquement. Le showroom à Bruxelles ajoute le toucher, et surtout l’échange avec les spécialistes.

Des ateliers pour vivre le réemploi

Après une table ronde de cinq experts balayant les diverses questions relatives à une montée en puissance du réemploi au Luxembourg, l’après-midi a rassemblé le public en petits groupes autour de workshops variés.

Fanny Thibault, coordinatrice de projet chez Bellastock (Paris), a fait appel à la créativité des participants pour transformer les contraintes du réemploi en moteurs de conception. Dans un projet fictif, le château de Wiltz devient une mine de matériaux à utiliser dans une nouvelle construction. Un groupe a, par exemple, suggéré l’utilisation d’anciens seuils de fenêtres en tablettes de lavabo.

Olivia Noël et Michaël Ghyoot de Rotor (Bruxelles) ont mis les invités au défi de classer différents matériaux en fonction :

  • des difficultés logistiques : retirer un parquet collé ou posé mécaniquement, accéder à un matériau couvert d’autres couches, etc.
  • du degré de vigilance : une peinture au plomb appliquée il y a 30 ans reste problématique aujourd’hui, de même que les colles au goudron d’anciens parquets.
  • de l’obsolescence : qui peut être d’ordre sociétal, normatif, technique/de performance ou d’appréciation. Un ancien lavabo où eau chaude et eau froide étaient séparées, par exemple, trouvera moins facilement sa place dans une salle de bain actuelle.
- ©Picto

Avec l’aide de Duan Hua (Luxembourg Institute of Science and Technology, LIST) et Vincent Dulac (SKOP, Paris), certains ont tenté d’imaginer un écosystème du réemploi pour le Luxembourg et la Grande Région. Ils ont identifié certains besoins, challenges et points d’attention divers. Quelques suggestions mentionnées : des plateformes interconnectées avec système d’alertes pour lier offre et demande, la création d’un pôle de laboratoires pour tester les produits, le développement des formations pour répondre à certains manques de compétences, etc.

Le Fonds du Logement et le LIST ont proposé un workshop autour des défis techniques et de la valeur ajoutée du réemploi. À travers des exemples concrets de récupération et de réemploi, les participants ont découvert les différentes étapes nécessaires à la mise en œuvre d’une telle initiative. Le Fonds du Logement a partagé son expérience de terrain, tandis que le LIST a présenté les bénéfices environnementaux du réemploi à travers une analyse de cycle de vie. Parmi les bonnes pratiques évoquées : intégrer les principes du réemploi dès la conception du projet et porter une attention particulière au sourcing des matériaux de réemploi.

Marie-Astrid Heyde

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Publié le jeudi 21 mai 2026
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