« Il faut profiter de la crise énergétique pour accélérer la transition »

« Il faut profiter de la crise énergétique pour accélérer la transition »

Dans son avis annuel 2026, la Fondation IDEA fait le point sur la situation socioéconomique du Luxembourg. Celle-ci est, entre autres, étudiée à travers le prisme de l’énergie par Frédéric Meys, économiste au sein du think tank luxembourgeois et spécialiste des thèmes de la transition énergétique et bas carbone.

Quelles sont les répercussions du « choc énergétique » provoqué par le conflit au Moyen-Orient que l’on peut déjà constater au Luxembourg ?

Frédéric Meys : En début de crise, les premiers impacts apparaissent souvent sur les marchés financiers. Nous avons observé l’augmentation rapide des cours du Brent – c’est-à-dire du pétrole – et du gaz. Et lorsque les marchés réagissent, ça se traduit évidemment sur les prix de l’énergie payé par les consommateurs et les entreprises. Ensuite, ce sont logiquement les prix des biens et services – principalement ceux pour lesquels l’énergie est un des principaux facteurs de coûts – qui vont augmenter.

Sommes-nous dans le même scénario qu’en 2022, lors de la crise énergétique qui a découlé de la guerre en Ukraine ?

Ce n’est pas tout à fait la même chose. Il y a quatre ans, c’est principalement le prix du gaz qui avait été impacté, entrainant l’envolée du prix de l’électricité, car les deux sont très liés en Europe. Aujourd’hui, c’est le pétrole qui est touché.


« Au-delà des arguments de protection de l’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique, la crise montre qu’il y a un vrai intérêt financier à opérer sa transition énergétique, tant pour les particuliers que pour les entreprises. »

Frédéric Meys, économiste, IDEA

Depuis 2022, l’électrification a fait son chemin. De plus en plus de personnes ont une voiture électrique et pour elles, l’impact de la crise sera moindre. C’est la même chose pour ceux qui sont passés d’une chaudière au fioul à une pompe à chaleur. Les politiques publiques mises en place pour accélérer la transition, avec des primes très généreuses octroyées par le gouvernement luxembourgeois, n’y sont pas pour rien.

L’Avis annuel 2026 estime cependant que les aides sont « nombreuses mais pas suffisantes ».

Le budget de l’État est aujourd’hui sous contrainte, avec des dossiers importants comme le réarmement, les pensions, le vieillissement de la population… Il faudrait revoir le système : c’est bien d’inciter avec des aides, mais ce ne sera pas suffisant, il faut aussi « contraindre » au changement avec certaines interdictions, comme c’est le cas dans les pays limitrophes. Il faut utiliser la carotte et le bâton.

Les aides mériteraient aussi un ciblage plus précis, car une grande partie des ménages luxembourgeois a la capacité d’absorber l’augmentation des prix de l’énergie. A contrario, des personnes sont dans des situations financières plus difficiles et elles n’ont pas les moyens de transitionner.


« La question de la mise en place de mesures de soutien ciblées se pose à nouveau. Celles-ci devront être arbitrées en cohérence avec l’objectif de maintien des signaux-prix nécessaires à la transition énergétique. Un soutien trop généralisé risquerait en effet d’atténuer les incitations à réduire la consommation d’énergies fossiles, tandis qu’une absence d’accompagnement pourrait accentuer les inégalités et plomber la compétitivité face au choc énergétique. »

Avis annuel 2026 de la Fondation IDEA, Synthèse, p.10

Les interconnexions avec des pays producteurs d’électricité verte sont-elles essentielles à la transition du Luxembourg ?

Nous ne pouvons pas produire, sur le territoire, l’entièreté de l’électricité qui y est consommée. Ou alors il faudrait des centrales nucléaires, mais le pays est historiquement contre.

Alors, le Luxembourg investit dans ses interconnexions, notamment avec l’Allemagne : une nouvelle ligne électrique à très haute tension est en cours de construction entre les deux pays. Malheureusement, d’autres pays européens freinent certaines connexions, notamment les pays nordiques qui bénéficient d’une grosse production éolienne et nucléaire qui leur permet d’avoir une électricité « verte » relativement bon marché. Ils ont fait des choix, fait des investissements et ils veulent conserver leur avantage, ce qui peut se comprendre.

IDEA annonce l’introduction du système ETS 2 (Emissions Trading System) – prévue pour 2028 - comme « un tournant pour la politique climatique et budgétaire ». Qu’est-ce que cela va changer concrètement ?

Actuellement, le Luxembourg applique une taxe carbone dont l’un des effets est d’aider à réduire le tourisme à la pompe – qui représente une grosse partie des émissions de gaz à effet de serre du pays. Cette taxe CO₂ serait supprimée au moment de l’introduction de l’ETS 2 et, dans les pays qui n’ont pas encore de taxe carbone (comme la Belgique), le prix du carburant va augmenter, ce qui pourrait relancer le tourisme à la pompe au Luxembourg.

Une partie des recettes de l’actuelle taxe carbone sert à financer la transition énergétique du pays. Avec l’ETS 2, les revenus fiscaux issus de la vente de carburant vont diminuer de manière significative et devenir plus volatils. Il va donc falloir trouver un équilibre d’une manière ou d’une autre.


« Le passage à l’ETS 2 est un moment clé qui pourrait être délicat car il faut assurer des recettes fiscales pour l’État tout en gardant en tête l’objectif de réduction des émissions d’ici à 2030. »

Frédéric Meys, économiste, IDEA

Point positif, l’Avis fait état d’une amélioration de l’efficacité énergétique du pays, c’est-à-dire que « l’économie produit davantage de richesse pour une quantité d’énergie proportionnellement moindre ».

Cela signifie aussi que le pays a été capable de voir sa population augmenter, tout en consommant moins d’énergie au final, c’est un vrai signal positif ! On doit en partie cette progression à l’évolution des comportements, mais surtout à l’innovation technologique qui a permis l’électrification de la mobilité ainsi que l’amélioration de l’efficacité des équipements électroniques. Mais certains secteurs doivent encore accélérer leur transition, comme ceux du bâtiment et de l’industrie, qui sont en retard quant à la réduction de leurs émissions.

Attention cependant, on parle ici de l’énergie consommée à l’intérieur du pays, on ne tient pas compte de ce qui est importé. Il s’agit du ratio énergie/PIB, pas d’empreinte environnementale.

Pour conclure, quels sont les défis auxquels le Luxembourg doit faire face dans le contexte de la crise énergétique actuelle ?

Il est important d’augmenter la résilience et la robustesse de notre économie. Cette crise doit être perçue comme une preuve supplémentaire de la nécessité d’accélérer la transition, pour la population et pour les entreprises. Elle souligne aussi l’importance de la souveraineté énergétique. L’instabilité géopolitique montre que l’Europe ne peut plus dépendre de la Russie, des pays du Golfe ou des États-Unis pour se fournir en énergie. Alors que la transition pousse à l’électrification, nous devons pouvoir produire notre électricité sur le territoire européen.

Propos recueillis par Léna Fernandes
Photo de Frédéric Meys : © Fondation IDEA

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Publié le mercredi 15 avril 2026
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