
Décarboner l’industrie pour renforcer sa résilience
Le Luxembourg accélère la transformation de son industrie manufacturière. À travers un appel à projets lancé en 2025, le gouvernement soutient six initiatives concrètes visant à réduire les émissions de CO₂, moderniser les procédés et limiter la dépendance aux énergies fossiles. Un signal fort, entre impératif climatique et enjeu économique.
Derrière les discours sur la transition énergétique, un constat revient régulièrement : l’industrie reste particulièrement exposée aux turbulences du marché de l’énergie. « Les prix pour les particuliers restent stables, mais dans l’industrie, les fluctuations sont immédiates », a rappelé le ministre de l’Économie, Lex Delles, en ouverture de la conférence de presse.
Une dépendance qui ne relève pas uniquement de choix nationaux. « Nous sommes influencés par des décisions prises ailleurs dans le monde. La guerre, les tensions géopolitiques ou encore les blocages de routes commerciales montrent à quel point nous sommes vulnérables », a-t-il insisté.
La décarbonation prend une dimension stratégique, car elle ne concerne pas seulement le climat, mais aussi la capacité des entreprises à rester solides face aux chocs extérieurs. « Décarboner notre industrie, c’est lui donner les moyens de rester compétitive, mais aussi de renforcer sa résilience », résume le ministre. L’enjeu est clair. Il faut permettre à l’industrie luxembourgeoise de continuer à produire, investir et évoluer dans un environnement de plus en plus incertain.
Un appel à projets pour moderniser l’industrie
C’est dans cette logique qu’a été lancé, entre août et octobre 2025, un appel à projets dédié à l’électrification des procédés industriels. L’objectif est d’accompagner les entreprises dans le remplacement d’équipements fonctionnant au gaz ou aux énergies fossiles par des alternatives plus durables.
Le dispositif s’inscrit dans un cadre européen exceptionnel, mis en place après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, afin de réduire la dépendance énergétique et de soutenir les économies européennes. Le Luxembourg s’en est saisi pour encourager une transformation concrète de son tissu industriel.
Les règles étaient strictes. Les projets devaient permettre une réduction d’au moins 40 % des émissions directes de gaz à effet de serre par rapport aux années de référence 2020 à 2024. « Nous avons volontairement simplifié les modalités pour permettre au plus grand nombre d’entreprises de se lancer », a souligné Lex Delles.
Sur sept candidatures, six ont été retenues. Ensemble, elles devraient permettre d’éviter plus de 271.000 tonnes de CO₂ sur dix ans, soit environ 27.000 tonnes par an. Le soutien public atteint un peu plus de 102 millions d’euros, avec un coût moyen de 377 euros par tonne de CO₂ évitée. Pour le ministre, ces chiffres traduisent une orientation assumée. « Ce sont des émissions concrètes, évitées grâce à des investissements réels. »
Les projets concernent Amer-Sil, Avery Dennison Luxembourg, ArcelorMittal Bissen & Bettembourg, Goodyear à Colmar-Berg et à Dudelange, ainsi que Tarkett GDL. Tous visent à remplacer progressivement des usages du gaz naturel par des solutions électriques, sans remettre en cause les chaînes de production.
Transformer sans perturber l’outil industriel
Sur le terrain, la transition ne se fait pas en un claquement de doigts. Elle se joue au cœur même des procédés, là où chaque modification peut avoir des conséquences sur la qualité, la production ou les délais.
Chez Amer-Sil, à Kehlen, la réflexion a été guidée par une idée simple : avancer sans prendre de risques industriels. « Nous avons fait un choix clair. Nous voulons décarboner sans impacter nos produits ni nos clients », explique Ihsan Goksu, head of growth.
Dans un secteur où chaque évolution doit être validée sur le long terme, l’entreprise a opté pour une solution hybride, à savoir un générateur de vapeur combinant électricité et gaz. « Cela nous permet d’utiliser l’électricité comme source principale tout en conservant une sécurité de production », précise-t-il.
Cette approche permet de concilier plusieurs impératifs : réduire les émissions, sécuriser l’approvisionnement énergétique et maintenir la stabilité des opérations. À la clé, une réduction d’environ 70 % des émissions liées à ce procédé, soit près de 19.000 tonnes de CO₂ évitées.
Pour Fabrice Marcotty, managing director d’Amer-Sil, l’intérêt va au-delà du site luxembourgeois. « En décarbonant nos produits, on décarbone toute la chaîne de valeur des batteries », précise-t-il. Un point crucial à l’heure où les exigences du marché évoluent rapidement. « De plus en plus de clients demandent des produits décarbonés. »
L’arrivée du passeport batterie renforce encore cette tendance. « Aujourd’hui, la valeur d’une batterie ne repose plus uniquement sur sa performance, mais aussi sur son empreinte carbone », ajoute Ihsan Goksu.
Dans ce contexte, l’appel à projets a joué un rôle de catalyseur. « Il nous a certainement fait gagner cinq ans », estime Fabrice Marcotty. Un gain de temps précieux dans une industrie où les décisions s’inscrivent habituellement sur le long terme.
Réduire le gaz pour sécuriser l’activité
Même logique chez Avery Dennison, dont l’usine de Rodange produit des matériaux d’étiquetage. L’entreprise s’est engagée depuis longtemps dans une trajectoire de réduction de ses émissions, mais l’appel à projets est intervenu à un moment clé.
« Au départ, notre motivation était surtout économique : réduire la facture énergétique liée au gaz », explique Adrien Villani. « Puis la dimension environnementale a pris de plus en plus d’importance. » Le groupe a déjà réduit ses émissions de scope 1 et 2 de près de 61 % (1) et augmenté fortement la part d’électricité décarbonée. Mais certains procédés restent dépendants du gaz, notamment les fours de séchage.
Le projet consiste à électrifier partiellement la principale ligne de production. « On va retirer un peu plus de 40 % de la consommation de gaz et la remplacer par de l’électricité », détaille-t-il. « Concrètement, des brûleurs à gaz sont remplacés par des systèmes électriques. » Le bénéfice est double : une réduction d’environ 1.600 tonnes de CO₂ par an, mais aussi une plus grande indépendance énergétique. « C’est un argument clé pour garantir la continuité de nos activités », souligne Adrien Villani.
Les autres projets retenus vont dans la même direction. Chez ArcelorMittal, Goodyear ou Tarkett, l’électrification progressive des procédés permet de réduire la dépendance au gaz tout en modernisant les installations.
Une dynamique appelée à se poursuivre
Le soutien public s’accompagne d’exigences claires. Les entreprises disposent de trois ans pour concrétiser leurs projets. En cas de retard, les aides pourront être revues à la baisse. L’objectif est de garantir des résultats tangibles dans des délais raisonnables.
Pour Lex Delles, l’enjeu dépasse largement ces six projets. « Une industrie qui investit aujourd’hui est une industrie plus résiliente demain », a-t-il rappelé. Derrière cette transformation, c’est aussi la question de l’ancrage industriel du Luxembourg qui se joue, ainsi que celle des emplois.
Si cet appel à projets s’inscrivait dans un cadre temporaire, la suite se prépare déjà. Le ministère travaille sur de nouveaux dispositifs, notamment dans le cadre européen CISAF (Clean Industrial Deal State Aid Framework - soutien de la transition vers les énergies et les technologies propres qui sera applicable jusque fin 2030), tout en poursuivant l’accompagnement des entreprises, y compris des PME.
Au fil des échanges, un message se dessine clairement. La décarbonation n’est plus seulement une réponse aux enjeux climatiques. Elle touche désormais à la compétitivité, à la sécurité énergétique et à la capacité de l’industrie luxembourgeoise à se projeter dans l’avenir.
Sébastien Yernaux
Photo de tête : ©MECO
(1)
– Scope 1 (Émissions directes) : Réduction par la décarbonation des processus industriels, l’abandon du mazout de chauffage et la transition vers des flottes de véhicules électriques (source Green House Protocol).
– Scope 2 (Émissions indirectes - Électricité/Chaleur) : Réduction via l’achat d’électricité verte, l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments et l’installation de panneaux photovoltaïques (source Green House Protocol).





















