
IA et technologies : quel rôle pour l’économie circulaire ? Débat à Wiltz
L’intelligence artificielle peut-elle accélérer l’économie circulaire sans en contredire les principes ? À Wiltz, quatre experts ont confronté leurs visions : innovation, frugalité technologique, normalisation des données et changement des comportements ont rythmé les échanges.
« On est à la quatrième saison d’une collaboration très enrichissante entre la commune de Wiltz, le Circular Innovation Hub, et Infogreen et le réseau des partenaires In4Green. »
Frédéric Liégeois, fondateur d’infogreen.lu et de l’agence Picto
Les rendez-vous circulaires se poursuivent avec cette fois une thématique qui fait particulièrement débat : l’intelligence artificielle (IA) et les technologies au service de l’économie circulaire. Quatre spécialistes étaient présents le 5 mars 2026 à Wiltz pour une discussion complexe, tant ces deux sujets semblent se contredire.
Modérée par Frédéric Liégeois, fondateur d’infogreen.lu et de l’agence Picto et par Ariane Bouvy, gestionnaire du Circular Innovation Hub de la commune de Wiltz, la conférence a éveillé l’intérêt des quelque 80 personnes présentes.
Présentation des experts
Nicolas André, manager du pôle Innovation et Développement chez Intech
Cette société de services a été créée il y a 30 ans et rachetée par POST Luxembourg en 2014. Un rachat qui a pu renforcer les infrastructures, le support, le réseau et la maintenance, particulièrement bienvenus pour se développer face à la montée de l’IA.
« Chez Intech, on développe des solutions numériques de A à Z pour nos clients, de l’analyse à l’implémentation, en passant par la conception. » Les clients sont principalement les grands acteurs de la place financière luxembourgeoise. Mais en marge de cette activité, Intech a à cœur d’agir en pro bono pour des associations et ONG plus « naïves » d’un point de vue technologique, c’est-à-dire moins équipées que les grandes entreprises.
« On accompagne ces clients dans des enjeux technologiques en essayant de leur apporter ce qui est très émergent et donc, de démultiplier leur effet. C’est la grande tendance de la tech for good. »
Nicolas André, Intech
En 2017, Intech a créé l’équipe Innovation & Développement. Ce pôle a pour mission d’anticiper les grandes tendances métiers de demain et les technologies qui vont supporter tout ça.
Victoria Mletzak, responsable secteur « Construction & Normalisation » à l’ILNAS
L’Institut luxembourgeois de la normalisation, de l’accréditation, de la sécurité et qualité des produits et services (ILNAS) est une administration publique sous la responsabilité du Ministre de l’Économie, qui compte cinq départements, dont celui de la normalisation. La stratégie normative luxembourgeoise (2024-2030) décrit des piliers dont découlent les activités de valorisation et de promotion de l’utilisation des normes techniques pertinentes et de l’implication du marché au sein du processus de développement de normes.
« Nous sommes soutenus dans l’implémentation de la stratégie normative par le GIE ANEC, pour des missions de promotion, de sensibilisation, de formation. »
Victoria Mletzak, ILNAS
« Nos missions sont surtout de montrer au marché luxembourgeois les voies à emprunter pour participer aux activités pertinentes pour leur domaine et également de vous garantir un échange d’expertise et de connaissances avec les experts européens et internationaux, ou même nationaux, au sein de groupes de travail. »
Carole Henry, responsable commerciale chez Terra Matters
Terra Matters est un GIE créé par le ministère de l’Économie et la Chambre de commerce. La petite équipe de six personnes, majoritairement actives depuis 2024, est en phase de croissance.
« On est là pour favoriser l’adoption du PCDS, Product Circularity Data Sheet, ou fiche de données circulaires de produits. Le PCDS est cadré par la norme internationale ISO 59040, qui a été créée à l’initiative du ministère de l’Économie. Et cette norme, ce n’est pas une contrainte, c’est un outil pratique, technique pour décrire la circularité des produits, avec des données standardisées, fiables, crédibles. »
« C’est vraiment la première étape technique si on veut pouvoir utiliser ces données, par exemple avec des IA. L’IA n’est intelligente que si les données qu’on lui fournit sont intelligentes. »
Carole Henry, Terra Matters
Depuis une plateforme digitale, les entreprises peuvent facilement créer et échanger les données circulaires de leurs produits via ces fiches techniques standardisées.
Baptiste Fosséprez, CEO de PEPITe
« Je ne vais pas parler d’IA qui génère des fake news, qui génère des vidéos délirantes, ou des images qui n’en sont pas. L’IA dont on va parler aujourd’hui, c’est une IA qui est beaucoup plus conventionnelle, qu’on a utilisée finalement depuis très longtemps, qui fait du traitement de données de manière assez ‘bête et méchante’. »
Spin-off de l’Université de Liège créée il y a 23 ans, PEPITe met sa plateforme d’IA – DataMaestro - au service des industries, afin de réduire leur consommation d’énergie et de matières premières, notamment.
« Il est important de savoir prendre du recul. (…) Si l’industrie fonctionne, c’est parce qu’on vit, c’est parce qu’on est là, c’est parce qu’on consomme. »
Baptiste Fosséprez, PEPITe
Les industries regorgent de données qui sont rarement efficacement utilisées pour donner lieu à des décisions à fort impact. Les exploiter permet de comprendre ce qui se passe, comme un tableau de bord d’une voiture nous permet de savoir ce que nous consommons, si nous roulons à la bonne vitesse, etc.
« Ce qu’on veut vraiment, c’est rendre les usines plus efficaces, plus sobres et plus propres. (…) Si on donne, par exemple, pour objectif à la plateforme de travailler sur une minimisation de la consommation énergétique, on est à même de pouvoir déterminer l’ensemble des paramètres manipulables qui doivent être changés pour pouvoir arriver à cette minimisation d’énergie.
Quels sont vos projets en lien avec l’économie circulaire ?
Nicolas André (Intech) :
« Cela fait des années que je m’investis sur le sujet du Green IT, de produire des applications qui sont, on va dire, éco-responsables, en ce sens qu’elles vont consommer peu, qu’elles vont durer, qu’elles vont avoir un faible impact, etc. (…) Cela peut notamment se faire à travers le SaaS, Software as a Service. Mais ce modèle s’effondre actuellement, en raison de la facilité de production de code grâce à l’IA. On fait des applications jetables pour des besoins microscopiques, et qui iront très vite à la poubelle. (…) La question que j’aimerais amener, c’est comment on fait en sorte - au-delà de toutes ces solutions que l’on met en œuvre et qui s’appuieront autant que possible sur des IA mesurées - de créer un tissu de données, un tissu de rapidité de prise de décision, et de le maintenir durable dans le temps et dans ses impacts ? »
Victoria Mletzak (ILNAS) :
Le comité technique ISO/TC 323 « qui est à l’origine de la publication de l’ISO 59040 (PCDS, NDLR), se concentre vraiment sur l’implémentation de mesures, via des recommandations et autres outils pour l’économie circulaire. Si je suis totalement transparente, il ne reprend pas dans son scope l’intelligence artificielle directement, mais l’IA peut être intermédiaire ou venir soutenir le traitement des données de circularité qui sont recueillies dans ce cadre, leur traitement, l’automatisation de leur évaluation ou encore l’optimisation de processus circulaires. (…) Son pendant européen, le CEN/TC 473 sur l’économie circulaire développe des normes qui couvrent la gouvernance circulaire et l’intégration dans des modèles industriels. Là encore, ce comité soutient l’économie circulaire, mais les technologies numériques peuvent contribuer à optimiser la gestion des données et à automatiser certaines évaluations de circularité et soutenir la dématérialisation du processus. »
Carole Henry (Terra Matters) :
« Notre but chez TerraMatters, c’est de faciliter la création et l’échange de ces documents (PCDS), de ces données, en se connectant à tout le monde, en fournissant des données interopérables. Ces données sont facilement auditables, vérifiables de par leur format et il faut que le système soit abordable et accessible à tout le monde. Nous souhaitons que toutes les entreprises puissent mener des actions circulaires, et pas forcément seulement les multinationales du CAC 40. »
Baptiste Fosséprez (PEPITe) :
« Nous travaillons beaucoup sur les gros secteurs qui sont énergivores, donc concrètement les cimenteries, les aciéries, les secteurs de la chimie, etc. Comment cette circularité se met en œuvre ? C’est en recyclant, logiquement, des produits qui sont réactivés dans les chaînes de production. Les cimenteries, de plus en plus, vont reprendre toute une série de produits qui initialement n’étaient pas utilisés dans ce modèle de circularité. Un autre segment sur lequel on travaille, c’est tout ce qui est directement axé sur le traitement des déchets et le traitement de l’eau.(…) Nous avons vraiment défini une verticale précise dans notre portefeuille de produits, notre approche marché, qui est spécifique sur ce secteur-là. Par exemple, sur un centre de tri, on arrive à faire en sorte que la consommation énergétique soit diminuée de 10%, que la qualité de tri soit améliorée de 15% et les arrêts non planifiés diminués de 20%. »
Quel bilan pouvez-vous tirer des actions déjà mises en place, et quelles sont vos perspectives pour l’avenir ?
Nicolas André (Intech) :
« Si on parle d’IA générative, il y a deux tendances majeures : cloud et edge. Ce dernier fait opérer des modèles beaucoup plus restreints, localement. Et nous, c’est ce qu’on fait chez Intech et c’est ce que j’essaie de promouvoir au quotidien. (…) Il y a cette dualité entre les potentiels et cette démarche résolument accélérationniste qui est inhérente à l’IA générative, et ce qu’on veut en faire avec l’économie circulaire. (…)
Victoria Mletzak (ILNAS) :
« De nos jours, il y a déjà une influence de l’intelligence artificielle dans le monde de la normalisation technique, dans les normes BIM par exemple. (…) Il y a encore un grand potentiel là-dedans, et justement, rien ne se fait sans la participation du marché. Sentir la température du marché, et avoir un retour du marché, c’est important pour nous. »
Carole Henry (Terra Matters) :
« Le PCDS est encore dans ses premiers jours, en phase d’early adopters. Nous avons déjà une centaine d’entreprises qui utilisent la plateforme pour faire des PCDS. Ce sont des entreprises déjà convaincues et engagées dans l’économie circulaire. Notre objectif, cette année, va être de passer la seconde, de massifier l’utilisation du PCDS (…) et de construire un écosystème de partenaires qui sont là pour assister les entreprises à vraiment extraire la valeur du document à son maximum. »
Baptiste Fosséprez (PEPITe) :
« Notre technologie a vraiment de l’impact. Cela nous enthousiasme. Le nombre de clients qu’on aide est en augmentation, cela montre qu’on peut augmenter notre impact. Si je prends une vue hélicoptère, je me dissocierais peut-être un peu de mon rôle de dirigeant de cette entreprise, pour prendre mon rôle de citoyen. Ce qui a tendance à me fatiguer un peu, c’est l’effet hopium, cette tendance à vouloir s’imaginer que la technologie va résoudre tout, que tout va bien et qu’on est sur la bonne trajectoire. On n’y est absolument pas, c’est catastrophique. En tant que société, en tant qu’humanité, on est en train de tout foutre en l’air. Il faut en être conscient, car nous avons tendance, en tant qu’êtres humains, à ne pas vouloir nous confronter à nos contradictions.
Et de conclure entre pessimisme et espoir :
« Est-ce que nos modes de consommation sont en adéquation avec ces valeurs qui nous ont tous amenés à venir ici ? C’est pour moi une question essentielle. (…) Un changement systémique implique vraiment un changement de comportement. Et ça ne se fait pas à la marge, malheureusement. (...) Je pense que l’être humain, au fond, reste individuellement bon. Mais on vit dans un système qui n’est pas simple à changer. Les outils sont là, à nous de changer nos comportements. »
Baptiste Fosséprez, CEO de PEPITe
Pour clôturer la conférence, Ariane Bouvy a annoncé l’ouverture des inscriptions à la Journée de l’économie circulaire, qui sera organisée le 23 avril prochain à Wiltz. Cette édition s’inscrit dans le cadre du projet Interreg PREUSE, auquel le hub prend part. Le réemploi y sera à l’honneur, à travers une conférence donnée par ROTOR DC (Bruxelles) et des workshops.
Les participants ont ensuite pu échanger autour d’un networking lunch et se rendre aux stands des exposants présents : Wicona by Hydro, IFSB et BOMA. Infogreen remercie l’ensemble des sponsors qui ont rendu cet événement possible : SECO, Viessmann, Matériaux Clément, ista, SDK, BOMA, IFSB et Wicona by Hydro
Marie-Astrid Heyde
Photos : Picto / Eve Millet















