Camille Coppi et Pierre Karst, experts en déconstruction et en réemploi

Camille Coppi et Pierre Karst, experts en déconstruction et en réemploi

Avant d’accueillir logements, écoles et mobilité douce, le futur quartier Metzeschmelz doit affronter son passé industriel. Sur la friche de 63 hectares entre Esch-sur-Alzette et Schifflange, la déconstruction sélective et le réemploi des matériaux constituent la première pierre d’un projet urbain ambitieux, piloté par Agora, avec l’appui de SECO.

Entre halles d’acier et murs de briques rouges, l’histoire sidérurgique du sud du pays affleure à chaque pas sur le site du futur quartier Metzeschmelz. L’ancienne aciérie, fondée en 1871 et arrêtée en 2012, s’apprête à changer de visage. « Avant d’imaginer tram, forêts urbaines et mobility hubs, il faut assainir, trier, démonter, tester. On parle souvent du futur quartier, mais la première étape, c’est un immense travail de dépollution et de déconstruction », rappelle Pierre Karst, ingénieur chef de projet chez Agora.

L’appel d’offres lancé fin février porte sur le désamiantage et la déconstruction de plus de quatre hectares de halls et bâtiments hors-sol.


« La complexité réside dans l’ampleur, mais aussi dans la nécessité de conserver intacts certains bâtiments classés par l’Institut national pour le patrimoine architectural (INPA). Il ne s’agit pas de tout raser, mais de faire cohabiter mémoire industrielle et ville durable. »

Pierre Karst, ingénieur chef de projet chez Agora

- © Picto / Eve Millet

Un chantier hors norme

Pour accompagner cette transformation, Agora a retenu un groupement d’ingénieurs intégrant SECO, avec une mission dédiée à l’économie circulaire. « Leur mission avait pour objectif de diminuer la quantité de déchets générée lors du démantèlement du site. Une analyse de faisabilité technique et financière des solutions a été réalisée. Le but n’était pas de réaliser une démolition classique, mais d’identifier ce qui pouvait être réemployé et comment le déconstruire soigneusement », poursuit Pierre Karst.

Camille Coppi, project engineer Circular Economy chez SECO, décrit un travail minutieux.


« Nous avons commencé par une lecture documentaire approfondie pour comprendre l’histoire des bâtiments et les contaminations potentielles. Dans un diagnostic de réemploi, l’objectif n’est pas de mettre en danger les futurs utilisateurs des matériaux. »

Camille Coppi, project engineer Circular Economy chez SECO

Tous les risques liés à la présence de pollution ont été analysés.« Nous avons réalisé des visites de site et des tests ponctuels de déconstruction. Il fallait vérifier les dimensions, la nature des mortiers et l’état réel des éléments. »

L’envergure du site change l’échelle. « Sur un bâtiment standard, on trouve une grande diversité de matériaux. Ici, c’est plus limité, mais les quantités sont énormes, notamment pour l’acier. » SECO a identifié deux typologies de charpentes représentant environ 160 tonnes d’acier potentiellement réemployable. « Nous avons retenu uniquement les éléments qui n’ont pas été soumis à la fatigue ou à des dégradations. À la fin, il ne reste pas grand-chose, mais ce sont des pièces à forte valeur. »

- © Picto / Eve Millet

Tester, accepter l’échec, avancer

La logique circulaire s’éprouve sur le terrain. L’exemple des carreaux de ciment d’époque en est révélateur. « Nous avons réalisé un test de déconstruction grandeur nature », explique Camille Coppi. « Nous avions estimé un pourcentage de perte raisonnable, mais la colle adhérente a causé plus de casse que prévu. »

Résultat, de 44 % à 75 % de pertes et un abandon du réemploi pour ces revêtements. « Le bilan économique n’était pas acceptable. Le plus important était de tenter le coup et d’en tirer un retour d’expérience. » Même constat pour certaines tomettes anciennes, fabriquées à Wasserbillig : trop de casse, une viabilité insuffisante.

Les briques rouges, emblématiques du site, constituent un autre défi. « Ce sont des briques des années 60 qui ont subi des cycles gel-dégel. Les mortiers sont très durs et les lots hétérogènes. Nous avons anticipé un taux de perte supérieur à 60 %. » Leur réemploi reste possible en cloison non porteuse ou en parement, mais avec tri, nettoyage et essais techniques. « Le rendu sera forcément hétérogène, mais c’est aussi ce qui fait leur valeur historique. »

Pierre Karst y voit un atout patrimonial. « Ces briques et cet acier, c’est l’identité du site. Nous favorisons un réemploi sur site, ou à défaut une valorisation locale. »

Les briques rouges, symboles du site
Les briques rouges, symboles du site - © Picto / Eve Millet

Ambition circulaire et réalité économique

Le partenariat public-privé d’Agora – détenue à 50 % par l’État et à 50 % par ArcelorMittal – impose un équilibre. « Nous favorisons l’économie circulaire, sous réserve qu’elle s’inscrive dans une réalité économique soutenable », insiste Pierre Karst. L’appel d’offres sera évalué à 70 % sur le prix et 30 % sur la qualité, dont l’engagement en matière d’économie circulaire.

« Les entreprises sont les expertes du terrain. Nous voulons qu’elles proposent des méthodes innovantes et qu’elles jouent le jeu du réemploi », poursuit-il. Si les coûts s’avéraient disproportionnés, un retour à une déconstruction plus conventionnelle resterait possible. « Ce serait dommage, mais nous aurons au moins tout essayé. »

Pierre Karst et Camille Coppi / Une ancienne tomette fabriquée à Wasserbillig
Pierre Karst et Camille Coppi / Une ancienne tomette fabriquée à Wasserbillig - © Picto / Eve Millet

Camille Coppi observe néanmoins une évolution encourageante. « Il y a une vraie tendance vers le circulaire, chez les maîtres d’ouvrage publics comme privés. Les architectes s’y intéressent de plus en plus. » Certains produits requalifiés trouvent déjà leur place dans les projets, preuve qu’une filière se structure.

La déconstruction durera environ 18 mois et ne concerne, pour l’instant, que les structures hors sol. L’assainissement des sols suivra. « Quand on se promène sur le site, on a du mal à imaginer que dans quinze ans, il y aura ici une grande place et un arrêt de tram », sourit Pierre Karst.

Sébastien Yernaux
Photos : Picto / Eve Millet

Extrait du dossier du mois « Sur le terrain avec... »

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Publié le mardi 21 avril 2026
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