François Piron, l'héritier qui trace sa propre voie

François Piron, l’héritier qui trace sa propre voie

Fils du fondateur de Thomas & Piron, François Piron a mis 24 ans à gravir chaque échelon avant de prendre la tête du groupe. Portrait d’un dirigeant qui assume l’héritage sans s’y perdre.

Il a commencé à 15 ans, maçon l’été, étudiant le reste du temps. Pas par obligation, plutôt par osmose. François Piron a grandi dans une famille de bâtisseurs. Le béton, les chantiers, les ouvriers, tout cela lui est devenu familier bien avant d’en faire son métier. Aujourd’hui président exécutif du groupe Thomas & Piron, il a 46 ans et quelque 24 années de maison derrière lui.

Conducteur de chantier, manager de zone, directeur de production, administrateur délégué de TP-Home pendant une décennie : il a gravi chaque échelon, l’un après l’autre, avant de poser la main sur le gouvernail du groupe que son père, Louis-Marie Piron, a fondé il y a cinquante ans.

Avec, en filigrane, une question que beaucoup lui ont posée sans toujours le formuler clairement : est-il là parce qu’il le mérite, ou parce qu’il porte le bon nom ?

Légitimité conquise, pas héritée

« Je n’ai pas été catapulté à la tête du groupe. Ça fait quand même, mine de rien, 24 ans que je suis dedans. Ma légitimité, je l’ai gagnée en gravissant les échelons. Si vous questionnez mon père, il vous dira toujours qu’il a sans doute été beaucoup plus dur avec moi », dit-il sans amertume, avec le ton de quelqu’un qui a appris à composer avec ce regard. La pression du nom, il l’a ressentie sans s’y laisser écraser.


« J’ai toujours été pesé et mesuré, c’est inévitable quand on est le ‘fils de’. Partout où je passais, j’avais vraiment à cœur de montrer le meilleur de moi-même et de montrer que j’étais capable. »

François Piron

François Piron
François Piron - © Picto

Ce parcours long et balisé n’est pas un récit de souffrance, mais une stratégie consciente. À mesure que les succès s’accumulaient dans ses différentes fonctions, quelque chose s’est installé. Pas l’arrogance, plutôt une forme de certitude tranquille. « Quand je suis arrivé au bout du cycle chez TP Home, je me suis dit que j’étais capable d’apprendre à gérer le reste du groupe et de transmettre ma vision et mes valeurs à l’entreprise familiale. »

Transmettre ses valeurs. L’expression revient souvent dans la conversation, et elle n’est pas rhétorique. François Piron sait ce qu’il cherche à préserver : l’esprit familial, le contact de terrain, la chaleur dans les rapports humains. « Je ne veux pas me retrouver dans une boîte où je ne me reconnais plus. Cet esprit familial, c’est la base de tout. »

La relation avec son père n’est pas celle d’un passage de témoin abrupt. Louis-Marie Piron s’efface progressivement, de l’opérationnel vers un rôle de mémoire institutionnelle. « C’est important que j’aie son soutien. L’histoire, il n’y a que lui qui la connaît vraiment jusqu’au bout, dans le moindre détail et pour tous les pays. » Une transmission organisée, anticipée, entre deux hommes visiblement alignés. Même si la vision, elle, évolue.

Structurer pour grandir

La rupture avec l’ère paternelle n’est pas culturelle, elle est organisationnelle.


« Mon père a une gestion fort patriarcale, fort pyramidale. C’était le boss incontesté. Quand on a une personne vraiment hors norme comme lui à la tête, ça marche. Mais c’est un modèle qui correspond jusqu’à une certaine taille d’entreprise. Même pour un surhomme, il n’y a que 24 heures dans une journée. »

François Piron

En trois ans, François Piron a reconfiguré l’équipe de direction, restructuré la holding pour qu’elle pilote réellement le groupe plutôt que de simplement consolider des données, et ouvert le comité de direction aux patrons de pôle. Pas pour diluer les responsabilités, mais pour ancrer les décisions dans la réalité du terrain. « Quand on impose des décisions d’un organe éloigné du terrain, il y a un déphasage qui peut se créer. Les gens n’y comprennent plus rien et ils appliquent bêtement. Tandis que s’ils sont associés aux réflexions, les décisions sont portées. »

La transversalité entre les entités du groupe est l’autre grand chantier. Dans un ensemble aussi diversifié que Thomas & Piron — construction, promotion, bois, logistique — les risques de concurrence interne existent. « Je joue beaucoup sur la complémentarité de nos entreprises, la cohésion, plutôt que de fonctionner par silo. Comme ils se connaissent et discutent, ils ne vont pas se retrouver à avoir déposé une offre sur un même marché sans le savoir. » Les profils recrutés à la tête des pôles ont été choisis autant pour leurs valeurs que pour leurs compétences. « L’état d’esprit, les valeurs, elles percolent du dessus vers le dessous. »

Un marché sous pression

La construction, au Luxembourg comme en Belgique, traverse une période difficile. François Piron ne l’esquive pas. Crise géopolitique, Covid, hausse des matériaux, remontée des taux, empilement des normes environnementales : la conjonction a grippé le moteur. « On a subi des décotes de 15 à 20 % sur les deux ou trois dernières années », reconnaît-il. Mais ce qui l’irrite davantage encore, c’est l’incertitude politique. « Il n’y a rien de pire que des annonces qui ne se traduisent pas concrètement. La demande est là, les contacts sont là, mais les gens postposent la signature parce qu’ils attendent de voir ce qui va ressortir. »

Il pointe aussi les banques, sans ménager ses mots. « Elles ne nous soutiennent pas, franchement. Les banques encouragent leurs clients à demander des remises complémentaires de l’ordre de 10 à 15% car elles estiment encore le marché surévalué, ce qui est une aberration. » Sur les processus administratifs, il va plus loin encore, évoquant certains projets bloqués pendant dix ans, des règlements d’urbanisme qui varient d’une commune à l’autre, des frais de portage foncier qui s’accumulent avant même qu’une brique soit posée.


« Il y a des mesures structurelles à prendre, une vraie réflexion de fond à avoir au niveau du marché. C’est la conjonction de mesures structurelles avec des mesures d’instant — comme une mesure sur la TVA — qui feront que les choses se remettront en route. »

François Piron

La main-d’œuvre, elle, reste une équation sans solution nette. « C’était un frein à notre croissance bien avant la crise. On arrive à peine à renouveler le turnover naturel. Il y a des gens qui sortent du secteur. Et peut-être qu’on ne fait pas suffisamment la promotion des métiers manuels des deux côtés de la frontière. » Un chef d’équipe, dit-il, peut passer avec sa famille devant un chantier et dire : « c’est moi qui l’ai construit ». Ce n’est pas rien. Mais cela ne suffit pas encore à remplir les rangs.

Pour la suite, François Piron mise sur une croissance maîtrisée, réfléchie. « Il ne faut pas stagner, mais pas s’emballer non plus. » L’entreprise restera familiale, il en est certain. Ses deux filles pourraient un jour y trouver leur place. À une condition : « C’est un métier de passion. Si elles sont passionnées, elles seront les bienvenues. Dans le cas contraire, elles mèneront leur vie. »

Sébastien Yernaux
Photos : © Picto

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Publié le mardi 30 juin 2026
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