
Bien manger, une affaire d’éducation plus que de budget
Gérante actuelle d’Alavita, Anne Harles a repris en 2018 l’épicerie bio à Junglinster. Huit ans plus tard, son enseigne compte cinq magasins au Luxembourg, 60 salariés et plus de 4.000 références. Sa conviction : bien manger n’est pas nécessairement une affaire de revenus, mais d’éducation, de culture et d’un certain rapport au temps.
Anne Harles n’a pas vraiment cherché le commerce alimentaire… c’est lui qui est venu à elle. En septembre 2018, des amis de ses parents partant à la retraite lui proposent de reprendre leur boutique bio de Junglinster. Cinq collaborateurs, un seul magasin. L’enseigne s’étend aujourd’hui à Bonnevoie, Limpertsberg, Mersch et, depuis peu, Bridel. Elle raconte une trajectoire faite, dit-elle, « d’un mélange entre une conscience et une passion pour l’alimentation, la gestion d’entreprise et une chouette opportunité. »
Cette conscience, elle la doit à son éducation. « Je suis née dans un environnement où on a toujours fait attention à ce qu’on mange. Nous cuisinions maison et nous faisions toujours beaucoup de sport. » Le lien entre alimentation et santé n’est, pour elle, ni un argument marketing ni un sujet d’opinion. « C’est primordial. Le reste relève davantage de la transmission que du pouvoir d’achat. »
L’éducation avant le prix
Sur l’argument selon lequel « manger bien serait réservé à une certaine catégorie sociale », Anne Harles se montre catégorique. « Je pense que c’est accessible à tout le monde. Il faut par contre être bien éduqué sur le sujet de l’alimentation, sur les biens-faits des différents aliments et empêcher de continuellement manger du sucre. Ce dernier entraîne un cercle vicieux dont il faut sortir. » La question dépasse largement la liste des courses. « Mais ce n’est pas uniquement une histoire d’éducation. Il y a aussi beaucoup d’importance dans la culture, le vivre-ensemble. Est-ce qu’on décide de prendre le temps de cuisiner quelque chose maison ou est-ce qu’on préfère regarder 30 minutes de plus son écran ? Ce sont des choix. »
Cette posture irrigue la sélection des produits. Dans les rayons, le frais domine. « Nos clients viennent d’abord pour les produits frais. Nous sommes très spécialisés sur les fruits et légumes, les produits laitiers, les alternatives végétales et véganes. » À l’inverse, les plats préparés en dehors de ses propres cuisines de production sont réduits au minimum. « En vous promenant dans nos magasins, vous constaterez aussi que la place pour les conserves est très limitée. »
Elle revendique également un net rejet des logiques de privation. « Je ne suis absolument pas adepte de la nécessité de se priver des bonnes choses ou de ces régimes qui limitent certains aliments catégoriquement. Pour moi, il faut transformer positivement ce que l’on mange, renforcer son microbiote pour mieux digérer, pour vivre tout simplement en étant libéré de toute contrainte. »
Le vrac, entre conviction et limites
Avec 4.000 références, le défi logistique est réel. Les produits viennent autant que possible de zones géographiques proches, mais pas que.
« Il y a aussi les produits du monde – les épices, le café, le chocolat, le thé – et beaucoup d’alternatives, ce que les grandes surfaces proposent moins. »
Sur le vrac, en revanche, Anne Harles reconnait des limites structurelles, alors même que plusieurs boutiques spécialisées ont fermé récemment au Luxembourg. « Pour vraiment changer les manières de consommer, il faudrait un éventail beaucoup plus large, par exemple dans le frais il y a très peu de vrac. Et il y a quand même du packaging derrière le vrac : du papier, du carton plastifié. Ce n’est pas toujours totalement cohérent. »
Alavita privilégie donc une logique de zéro déchet plutôt que le vrac frontal, notamment via sa collaboration avec Kilogram, premier e-shop bio et zéro déchet du pays, qui propose un système de bocaux consignés et permet ainsi aux consommateurs de réduire leurs déchets ménagers. « Pour le reste, je conçois aussi que le consommateur bio aujourd’hui recherche de la transparence. Il aime lire les étiquettes, connaître l’histoire des producteurs. En vrac, il y a plein de données qui manquent. »
Tenir sa ligne face aux grandes enseignes
Les hypermarchés ont eux aussi élargi leurs gammes bio. Une concurrence qu’Anne Harles refuse de dramatiser. « Je ne regarde pas trop ce que font les autres. Même si j’avoue trouver ça positif, car cela prouve que les clients sont là. De notre côté, nous constatons que notre clientèle augmente, qu’il y a de plus en plus de passages chaque année. » Le pari du bio, dit-elle, n’est pas une mode passagère. « J’y crois fortement. Parmi tous les gens qui font attention à ce qu’ils mangent et à comment nous cultivons nos terres, très peu le regrettent au final. »
La fondatrice place son curseur sur ce qu’aucune chaîne ne peut copier. « Avec chaque achat, vous soutenez quelque chose d’unique. Nous sommes dans un monde où tout se globalise énormément. C’est chouette de soutenir une entreprise locale. Nous ne sommes pas un grand groupe et devons tout recréer et réinventer selon nous goûts et convictions. » Une trajectoire qu’elle estime presque singulière à l’échelle régionale. « Même à Paris ou à Munich, trouver des épiceries locales et indépendantes n’est pas si simple. Nous faisons notre chemin de façon assez atypique au Luxembourg… et cela fonctionne ! »
Sébastien Yernaux
Photos : Picto


















