Emploi circulaire : des métiers hybrides, mais qui fait le premier pas ?

Emploi circulaire : des métiers hybrides, mais qui fait le premier pas ?

À Wiltz, le dernier rendez-vous circulaire de l’année, consacré à l’emploi, a réuni ministère, Chambre des Métiers, ADEM, CNFPC et Lycée technique d’Ettelbruck. Leur constat est partagé : l’économie circulaire crée peu de nouveaux métiers, elle transforme les existants. Encore faut-il que les besoins des entreprises remontent jusqu’aux formations.

Animé par les co-organisateurs Ariane Bouvy (Circular Innovation Hub) et Frédéric Liégeois (Infogreen), le débat qui s’est tenu le 13 octobre dernier au Château de Wiltz a réuni cinq experts de l’emploi et de la formation.

Une évolution plutôt qu’une révolution

Premier à prendre la parole, Jérôme Petry (ministère de l’Économie) ne s’attend pas à une arrivée massive de nouveaux métiers liés à l’économie circulaire. Il s’agira davantage « d’un ajout de l’économie circulaire dans des fonctions existantes ». Ainsi, les connaissances en circularité permettront d’ajouter « une corde à son arc, pour un monde de l’emploi en forte mutation ». Une vision corroborée par la transversalité des domaines concernés, puisque la circularité « va se retrouver à travers toute la chaîne de valeur », que ce soit dans la construction, l’industrie, la logistique, l’énergie, la gestion des ressources ou encore l’aménagement du territoire. Tous secteurs confondus, ces compétences sont nécessaires pour l’écoconception, l’allongement de la durée de vie, le réemploi et le recyclage en fin de vie.

Les autres experts présents à Wiltz le suivent sur cette analyse. Pour Hélène Mayer (Chambre des Métiers), « ce n’est pas vraiment une révolution, on parle plutôt d’évolution ». D’autant plus que l’économie circulaire est « dans l’ADN de l’artisanat », où l’« on préfère réparer plutôt que remplacer, rénover plutôt que reconstruire, entretenir plutôt que jeter ». « Le métier reste le même, mais les attentes évoluent » : un boulanger adapte davantage sa production pour éviter de jeter du pain en fin de journée, les traiteurs travaillent de plus en plus avec des producteurs locaux et des produits de saison, etc. Reste que réparer est souvent plus complexe que remplacer, et rénover demande plus d’expertise que construire du neuf, alors même que la main-d’œuvre qualifiée manque. Pour faire évoluer les compétences, la Chambre des Métiers intègre la circularité dans la révision des brevets de maîtrise.

Laurent Goedert (Centre national de formation professionnelle continue - CNFPC) la rejoint : avec les équipes du centre de formation qu’il dirige, « nous ne créons pas un métier, mais nous faisons évoluer un métier existant », indique-t-il.


« On garde les compétences techniques du métier et on y ajoute progressivement la circularité, le numérique et la collaboration avec d’autres métiers. »

Laurent Goedert, chargé de direction, CNFPC Ettelbruck

Il cite les métiers de technicien, d’architecte, de responsable de chantier, de facility manager ou encore d’agent communal, qui devront tenir compte de la réparabilité, du réemploi, de la démontabilité, de la traçabilité et de l’impact environnemental. La circularité vient ainsi se greffer sur trois familles de compétences : techniques (matériaux, réparabilité, démontabilité, durée de vie), numériques (données, traçabilité, IA) et transversales (collaboration, documentation, prise de décision).

Son de cloche similaire au Lycée technique d’Ettelbruck (LTEtt) qui, tous les cinq ans, consulte les entreprises et institutions pour connaître les nouvelles compétences à intégrer à ses programmes. « Pour nous, c’est très important d’écouter le feedback du terrain », indique Pitt Schneider, professeur (LTEtt). Bien qu’elle ne fasse l’objet que d’un seul cours sur les quatre semestres du brevet de technicien supérieur (BTS) Gestion d’entreprise et développement durable, l’économie circulaire y prend également une forme pratique grâce au projet de mini-entreprise :


« Les étudiants vont élaborer un produit et le vendre. Lorsqu’ils vont concevoir ce produit, on les met directement en relation avec l’économie circulaire. »

Pitt Schneider, professeur au Lycée technique d’Ettelbruck

À droite : Frédéric Liégeois (Infogreen) et Ariane Bouvy (Circular Innovation Hub)
À droite : Frédéric Liégeois (Infogreen) et Ariane Bouvy (Circular Innovation Hub)

L’œuf et la poule

Cette hybridation des compétences devrait se faire sentir sur le marché de l’emploi. Pourtant, sur 4.000 offres d’emploi analysées sur une période de deux ans, seules 0,3% contiennent des compétences vraiment nouvelles liées à l’économie circulaire, constate Laurent Peusch (Adem). « On a le sentiment que même certains employeurs ne savent pas ce qu’ils recherchent réellement comme compétences », ce qui crée un vrai point de blocage pour l’Agence pour le développement de l’emploi : sans données, impossible d’avancer et de proposer de nouvelles formations adaptées.


« Sans feedback du marché, on ne peut rien anticiper, rien développer. »

Laurent Peusch, chef du service Employeur à l’Adem

Dans le public, de nombreuses entreprises sont venues avec leurs réflexions et leurs questions. C’est le cas de la responsable RSE d’une entreprise de transport engagée dans une démarche durable. Si elle a trouvé des solutions circulaires – et rémunératrices – pour les pneus usagés des bus, elle cherche encore des pistes pour les déchets d’emballages et de peinture, notamment, et ne sait pas vers qui se tourner. « On connaît nos besoins, on en a beaucoup. » Elle reçoit de nombreux questionnaires sur la RSE, qui lui permettent de faire remonter ses besoins, mais c’est loin d’être le cas pour l’économie circulaire.

Dans un contexte économique difficile, « pour les PME, la priorité, c’est de ne pas déposer le bilan », rappelle Hélène Mayer. L’économie circulaire ne relevant d’aucune obligation pour les petites et très petites entreprises, elle est rarement une priorité.


« Pour les PME, la priorité, c’est de ne pas déposer le bilan. »

Hélène Mayer, directrice Formation à la Chambre des Métiers Luxembourg

Du côté de la réglementation, Jérôme Petry rappelle que les industriels ont freiné les ambitions européennes sur la CSRD (directive sur le reporting de durabilité des entreprises, qui concerne d’abord les grandes entreprises). Tous attendent désormais le Circular Economy Act, qui devrait apporter un cadre plus clair, notamment sur la notion de déchet, et favoriser le réemploi et la réutilisation des produits. Aujourd’hui, une matière peut devenir un déchet en passant la frontière entre le Luxembourg et l’Allemagne, des « complications inutiles » selon lui.


« Il ne faut pas réglementer plus les entreprises, mais leur donner un cadre. »

Jérôme Petry, director Circular Economy and Clean Technologies a ministère de l’Économie

Faire remonter les besoins

Pour le chargé de direction du CNFPC d’Ettelbruck, « on est maintenant dans un temps où il ne faut pas attendre que les clients demandent de la circularité ». Il faut agir sur deux fronts : faire évoluer les mentalités du grand public pour que les clients choisissent les entreprises engagées, et anticiper dès maintenant.

Laurent Goedert appelle les entreprises à se manifester auprès des centres de compétences et du CNFPC. Il est rejoint par Laurent Peusch, qui a lui aussi besoin du feedback des employeurs pour anticiper et adapter l’offre de formation. Hélène Mayer y voit un avantage national : « c’est un atout que l’on soit un petit pays », où l’on arrive « assez facilement à mobiliser les différentes instances ».

Des formations plus agiles

Pour répondre à ces besoins, le CNFPC mise sur des formations modulaires : « Les métiers vont rester, mais on va rajouter des modules bien spécifiques », explique Laurent Goedert, qui privilégie la mise en situation réelle. C’est le principe du programme Skills Bridge, et plus particulièrement de la formation de quelques semaines consacrée à la construction bas carbone, durant laquelle architectes, techniciens, maçons et électriciens construisent ensemble un bâtiment pédagogique démontable en bois, en argile et en matériaux biosourcés. La moitié des places est réservée aux demandeurs d’emploi.

Côté formation initiale, Pitt Schneider plaide pour une sensibilisation plus précoce et souhaite que l’économie circulaire soit abordée « à partir de la classe de septième, même dans les écoles primaires ».

Pour les salariés déjà en poste, l’Adem dispose d’un service d’accompagnement des entreprises en transformation, qui cofinance une partie des salaires et des formations nécessaires à l’upskilling ou au reskilling. Ces formations s’étendent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Jérôme Petry rappelle, de son côté, les aides destinées aux PME, comme Fit 4 Sustainability de Luxinnovation, et insiste sur la nécessité de sensibiliser aussi les dirigeants : l’économie circulaire doit être « infusée un peu partout » plutôt que traitée comme une spécialisation.

Une dernière piste a été lancée par Ariane Bouvy (Circular Innovation Hub), qui co-animait les échanges : la création d’un label ou d’une certification en économie circulaire, à faire valoir sur un CV. « Sûrement un atout », estime Laurent Peusch. Rendez-vous est pris : « On se revoit dans cinq ans pour parler de ce label. »

Il ne faudra bien entendu pas attendre 5 ans pour poursuivre les débats sur l’économie circulaire avec le Circular Innovation Hub de la Commune de Wiltz et le réseau In4Green. Rendez-vous début 2027 pour de nouveaux échanges.

Les organisateurs remercient les sponsors de l’événement pour leur soutien - Boma, Wicona, Seco, IFSB, Viessmann, Mantériaux Clement, ista et SuperDrecksKëscht -, ainsi que le traiteur Délice Végétal de Clémency qui a gustativement accompagné les discussions de réseautage.

Marie-Astrid Heyde
Photos : Picto / Eve Millet

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Publié le jeudi 15 octobre 2026
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