Architecture de la Bibliothèque nationale du Luxembourg : un projet emblématique

Architecture de la Bibliothèque nationale du Luxembourg : un projet emblématique

Implantée sur le plateau du Kirchberg, la Bibliothèque nationale du Luxembourg, conçue par Bolles+Wilson et achevée en 2019, déploie une architecture complexe, articulée autour d’un volume minéral fragmenté, de dispositifs constructifs apparents et d’un travail précis sur les matières et la lumière, au service d’un programme patrimonial exigeant.


« La critique d’un bâtiment doit se faire exactement selon les mêmes principes que celle d’un livre », écrivit John Ruskin en 1853 dans Les Pierres de Venise, un traité sur l’architecture gothique.

Lire un bâtiment comme un livre

La façon dont l’historien britannique définit les différentes étapes de l’évaluation d’un bâtiment est remarquable. Il faut d’abord, affirme Ruskin, vérifier « si le bâtiment a l’air d’avoir été bâti par des hommes vigoureux » – autrement dit, si la construction est robuste, stable et solide.

En deuxième lieu, le critique doit s’assurer que le bâtiment n’est pas trop simple ou lisse : « plus les irrégularités sont grandes et manifestes, plus les chances sont grandes que le bâtiment est bon ». Troisièmement, et en accord avec tout ce qui précède, tous les éléments et ornements doivent être différents « d’une conception sans cesse variée » – Ruskin n’avait de toute évidence aucun penchant pour la monotonie, l’uniformité et la standardisation. Il conclut que c’est à ce dernier instant qu’il convient de lire le bâtiment, réellement comme un livre, mais pas avant d’avoir découvert « s’il est lisible ». En d’autres termes : certains bâtiments ne peuvent pas être lus parce qu’ils sont illisibles, incompréhensibles et incohérents.

Ce qu’il convient de faire de cette catégorie spéciale de bâtiments que sont les bibliothèques – des conteneurs à livres –, Ruskin ne le dit pas. Si un morceau d’architecture doit être jugé de la même façon qu’un livre, comment procéder avec un bâtiment qui est rempli de ce type d’objets ? Cela fait-il une différence ou bien une architecture pour livres ne s’écarte-t-elle pas tant de la norme que cela ?

La Bibliothèque nationale du Luxembourg, conçue par Bolles+Wilson et ouverte en 2019, peut aider à répondre à ces questions. Ce cabinet d’architectes fondé en 1980 à Londres par Julia Bolles et Peter Wilson avait déjà réalisé plusieurs bibliothèques auparavant, dont sa première construction en Europe hors Royaume-Uni. Lorsque les deux partenaires ont remporté en 1987 le concours pour l’édification de la bibliothèque municipale de Münster, ils ont décidé de déménager leur cabinet en Allemagne, d’autant plus que les opportunités de bâtir étaient rares dans leur pays d’origine pour les architectes émergents.

De Münster au Kirchberg une filiation architecturale

Achevée en 1993, la bibliothèque de Münster a aussitôt fait sensation. Construite dans une ville au riche passé mais ravagée par la Seconde Guerre mondiale, elle s’élève sur le site d’un ancien parc de stationnement. Une bibliothèque est un bâtiment spécial : à la fois évident et hors du temps, il abrite des livres et reçoit des visiteurs.

La Bibliothèque nationale du Luxembourg (BnL), conçue par Bolles+Wilson et achevée en 2019, est une expérience qui sonde la nature même de l’invention architecturale. Ce bâtiment complexe et étrange n’est ni un exemple d’architecture sobre, minimaliste ou répétitive, ni un édifice typiquement postmoderne, éclectique ou classique. Divisée en deux sections séparées par un passage conçu dans le prolongement de l’axe d’une église gothique toute proche et reliées par un tunnel et une passerelle, la bibliothèque municipale de Münster est à la fois largement intégrée au contexte urbain et très différente de ce qui l’entoure.

Il s’agit là d’une architecture qui refuse clairement d’être fonctionnaliste et qui ne se veut pas rationnelle non plus – ce qui ne signifie pas, bien entendu, que cette bibliothèque ne fonctionne pas ou qu’elle soit incompréhensible.

Si le bâtiment de Münster constitue un précurseur de la BnL, il existe un autre projet de Bolles+Wilson – jamais construit, celui-là – qui fait le lien entre les deux : la Biblioteca Europea di Informazione e Culture, la BEIC, qui devait voir le jour à Milan au début du siècle. En 2021, l’historien suisse de l’architecture Kurt W. Forster émit l’opinion dans The Journal of Architecture que ce projet jamais mené à bien aurait pu devenir « le chef-d’œuvre de Bolles+Wilson » parce que son « vaste parcours » avec ses « rues, cours, escaliers et paliers » devient « un labyrinthe, en fait une ville en soi ».

Comme l’écrit Forster avec perspicacité, dans les bibliothèques de Bolles+Wilson, « des vides fendent les niveaux et des passages intérieurs évoquent des parallèles avec l’extérieur, comme si le creux du bâtiment et ses ombres se mélangeaient momentanément. »

Voilà qui est assurément vrai pour la Bibliothèque nationale du Luxembourg, qui conserve près de deux millions d’imprimés et de documents produits ou relatifs au Luxembourg. La bibliothèque est un bâtiment profond et allongé qui reste toutefois visuellement connecté, même au plus profond de ses espaces intérieurs, à tout ce qui est extérieur, alors que les ombres de ce bâtiment aux formes inhabituelles semblent en effet tomber vers l’intérieur.

Le premier projet a été élaboré en 2003 pour un site différent, à l’occasion d’un concours auquel ont également pris part Steven Holl, Hans Kollhoff, Snøhetta, et Philippe Samyn. L’idée gagnante de Bolles+Wilson consistait alors à reconfigurer la trame de huit étages en béton précontraint du Bâtiment Robert Schuman du Parlement européen, édifié en 1973 sur la place de l’Europe.

Au cours de la phase qui a suivi, le site du projet a été relocalisé un peu plus bas le long de l’avenue John F. Kennedy, une autoroute transformée en boulevard urbain en 2008 dans le cadre du redéveloppement du quartier luxembourgeois du Kirchberg. Bolles+Wilson ont bien évidemment adapté et recontextualisé leur projet, ne serait-ce que parce que les vues sur la vieille ville de Luxembourg, si déterminantes en ce qui concernait l’emplacement précédent, n’étaient plus disponibles.

Structure apparente et profondeur spatiale

D’un certain point de vue, et sans tenir compte de la petite tour qui se dresse dans le coin droit de la façade principale, la BnL est une boîte lisse de plus de 50 mètres de large, d’une profondeur de près de 150 mètres et d’une hauteur d’environ 20 mètres. En suscitant cette impression, le bâtiment remplit immédiatement le premier critère de John Ruskin : il est éminemment robuste, ce qui se manifeste aussi bien par les parties individuelles, souvent très minérales, que par de nombreux éléments structuraux visibles à l’intérieur.

Dans la grande salle de lecture publique, qui fait penser à l’intérieur plein d’atmosphère, agencé en terrasses et judicieusement éclairé de la Bibliothèque d’État de Berlin de Hans Scharoun (1978), la structure est à la fois exprimée et intégrée. Le plafond de la salle de lecture est soutenu par des colonnes blanches à petite base carrée et à large chapiteau triangulaire qui se divisent en branches avec deux jeux de supports tubulaires en acier. Plus au nord et à un niveau plus élevé du paysage intérieur, la colonne est en partie enfouie dans le niveau supérieur.

Au sommet des cinq niveaux avec espace pour les archives – en partie souterraine, abritant 88 % de la collection sur une surface de près de 12.000 m2 dans des magasins fermés au public – les branches qui partent des chapiteaux des colonnes font office de bancs entre les étagères à livres et les pupitres de lecture et elles conduisent à une terrasse extérieure à l’arrière du bâtiment.

Un ample plafond blanc en bois flottant au-dessus des différents plateaux de la salle de lecture – comme des nuages bas, pour reprendre la métaphore employée par les architectes – est parsemé de verrières triangulaires orientées vers le nord. Des panneaux géométriques et des grilles permettent à l’air de circuler, afin d’activer le refroidissement naturel nocturne.

L’aspect général de la bibliothèque est celui d’un objet frappant, presque monumental, ce qui se justifie dans ce quartier d’apparence par ailleurs plutôt banale, rempli d’immeubles de bureaux au style neutre le long d’une voie où vrombissent sans cesse les automobiles. Et de l’extérieur aussi, le bâtiment dégage une impression de stabilité, de solidité et de permanence.

Nuances de rouge et invention formelle

Cet effet n’est pas obtenu au moyen d’éléments de construction tout d’une pièce ou au moyen d’éléments continus solides. C’est même le contraire qui est vrai : ce volume se compose de fragments étroitement assemblés et le morcellement n’est assurément pas aussi poussé que dans la bibliothèque de Münster. La prédilection de Ruskin pour les bâtiments robustes est associée à une autre caractéristique architecturale qui lui était chère : celle de l’irrégularité ostensible résultant d’éléments « d’une conception sans cesse variée ».

Cela se voit le plus nettement au niveau des murs extérieurs, constitués de différents profils dont aucun n’est en lui-même parfaitement régulier. La façade avant est repliée vers l’intérieur pour indiquer l’entrée principale adjacente à l’arrêt de tram et signalée par du béton blanc. Les autres surfaces sont pour leur part bardées d’éléments rectangulaires en béton de textures diverses et déclinées dans différentes nuances de rouge – le béton a été décapé à l’eau et au sable ou traité à l’acide.

Les surfaces des façades latérales et arrière sont à leur tour articulées d’une manière différente, en fonction des immeubles de bureau adjacents ou du rôle que jouent les parties closes au sein du bâtiment dans son ensemble. Le volume en partie enterré des archives est matérialisé par des gabions – des paniers en acier – hauts d’un étage et remplis de pierres provenant d’une carrière locale, ce qui donne un socle d’apparence massive qui semble plus ancien que le reste du bâtiment.

Pour conclure – comme l’aurait exigé Ruskin –, il est nécessaire de lire cet édifice, ou du moins de déterminer si c’est possible. Ce bâtiment est assurément difficile à lire ou à comprendre de prime abord et il reste déroutant sur de nombreux plans. Cela ne veut pas dire qu’il est impossible d’expliquer les intentions des architectes, mais elles n’en laissent pas moins une impression d’arbitraire, de caprice, voire un côté chichiteux.

Le traitement des surfaces et des façades est par exemple frappant et inhabituel, mais aussi très coûteux et difficile à réaliser sans être réellement essentiel. La même chose vaut pour la manière dont la forme du bâtiment s’élève dans un coin pour former une tour de faible hauteur, mais pointue – celle-ci agit comme une articulation par rapport au carrefour tout proche, mais les espaces qu’elle abrite auraient tout aussi bien pu être aménagés ailleurs.

En d’autres termes, la fonction suit la forme et cela s’applique à la lecture de ce bâtiment dans son ensemble : c’est l’invention architecturale qui exhorte à donner du sens et de la signification, qui ne peuvent pour leur part jamais être notés complètement et définitivement.

Il s’agit là en fin de compte d’une vérité qui vaut aussi pour la lecture de livres et on peut justement en faire l’expérience au cœur de cette bibliothèque – la salle de lecture pour les ouvrages et documents précieux qui est à la fois petite et vaste et reliée visuellement, à travers les niveaux de la salle de lecture [principale], le foyer et les sas d’entrée, au petit square en face du bâtiment.

Quand on est assis dans cette pièce et qu’on lève les yeux d’un manuscrit du XVIe siècle, on peut même voir, sans entendre le moindre son, qui vient de descendre du tram. L’intérieur – les parois, les sièges, les meubles, les lustres – est également rouge vif, une couleur qui revient souvent dans l’œuvre de Bolles+Wilson.

Au cours d’une conversation avec Mark Dorrian, également publiée dans le Journal of Architecture en 2021, Peter Wilson l’a qualifiée de « couleur italienne, style rouge de Sienne, dont se dégage une impression de chaleur… de confort, comme la pièce rouge de ce merveilleux tableau de Matisse, L’Atelier rouge. »

Au plus profond comme à l’extérieur de la Bibliothèque nationale du Luxembourg, les nuances de rouge colorent et désignent quelque chose de particulier : cette étrange activité à la fois émotionnelle et intellectuelle que nous continuons tous à pratiquer – la lecture.

L’auteur :

Christophe Van Gerrewey
Études en architecture et en littérature. Domaines de recherche : l’œuvrede OMA/Rem Koolhaas ainsi que l’architecture belge. Rédacteur en chef du magazine d’architecture OASE et du magazine d’art et de culture De Witte Raaf. De 2015 à 2024, professeur de théorie architectural à l’EPFL. de Lausanne. Auteur de Something Completely Different. Architecture in Belgium (2024). Vit à Gand, Belgique.

Informations générales

Localité : 37D Av. John F. Kennedy, 1855 Kirchberg Luxembourg
Architectes : BOLLES+WILSON, WW + ARCHITEKTUR & MANAGEMENT
Ingénieurs-conseils : SCHROEDER & ASSOCIÉS, FELGEN & ASSOCIÉS ENGINEERING

Texte de WW+
Photos © Bibliothèque Nationale du Luxembourg, WW+

Contribution partenaire in4green
Publié le lundi 23 février 2026
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