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Une violence sans précédent contre les civils
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Une violence sans précédent contre les civils

Qualité de vie

Publié le
vendredi 5 septembre 2014 à 12:45

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Dans ses précédentes campagnes de communication, Handicap International sensibilisait le public luxembourgeois aux problématiques des mines antipersonnel et des bombes à sous munitions et levait le voile sur les restes explosifs de guerre. Cette année, l’ONG va plus loin en lançant un véritable cri d’alarme à travers une nouvelle campagne intitulée : « Arrêtons le massacre ».

La pression et l’impact sur la population sont beaucoup plus importants que par le passé

Interview de Martin Lagneau, directeur de Handicap International Luxembourg.

Pourquoi avoir choisi de frapper plus fort que les années précédentes avec votre nouvelle campagne ?

Les conflits pullulent à travers le monde et le public commence à montrer une certaine forme de lassitude ; il a l’impression que la situation a toujours été la même, qu’elle est “normale” et acceptable. Or, elle ne l’est pas. Nous sommes dans la situation d’une grenouille plongée dans de l’eau portée à ébullition. Notre seuil de sensibilité diminue au fur et à mesure que la situation empire.

Quelle évolution les équipes présentes sur le terrain observent-elles ?

Nous constatons que la violence développée lors des conflits s’exerce plus que jamais sur la population civile et devient de plus en plus brutale et incontrôlée. Les commentaires de nos équipes sont : « les gens sont-ils devenus fous ? ». Bien sûr, les crimes de guerre ont toujours existé, mais ils atteignent aujourd’hui une ampleur sans précédent non seulement en termes de types d’exactions et en nombre de victimes, mais aussi en termes de durée et en nombre de zones touchées en même temps.

Citons, par exemple, la crise syrienne qui dure depuis près de quatre ans et qui n’a fait que s’aggraver : on a recensé 5.000 morts durant les neuf premiers mois, on est passé à 60.000 morts l’année suivante, on a atteint 90.000 morts dans les douze mois suivants et on en est déjà à 100.000 de plus cette année, ce qui porte le nombre de morts à 200.000 et signifie qu’en un an, leur nombre a doublé ! Quant au nombre de victimes, on peut l’estimer, dans ce type de conflit, à environ cinq fois le nombre de morts, soit à environ un million. En Irak, 850.000 personnes ont été déplacées en deux mois, 1,4 millions depuis juin. A Gaza, sur une population d’1,7 millions de personnes, presque 500.000 vivent actuellement dans des refuges temporaires, soit près d’un tiers de la population, sans compter que l’on a enregistré 2.000 morts et 10.000 blessés en à peu près un mois. N’oublions pas le Sud Soudan qui représente plus d’un million de déplacés internes et 500.000 réfugiés dans les pays avoisinants ou le Mali qui n’est plus sous les feux de l’actualité comme en 2012, mais qui continue à être confronté à la violence armée.

Dans le cadre de sa nouvelle campagne, Handicap International utilise l’image de l’iceberg. Que symbolise-t-elle ? 

Les mines antipersonnel et les bombes à sous munitions continuent à être utilisées dans certains pays comme la Syrie ou l’Irak, mais cette problématique n’est qu’un aspect d’une violence beaucoup plus large, qui inclut, outre ces armes prohibées par les conventions, toute une série d’armes conventionnelles qui sont quasi-systématiquement utilisées de manière discrimante, c’est-à-dire volontaire et directe, contre les civils. Je pense, par exemple, au bombardement massif de zones urbaines, d’hôpitaux ou de centres d’accueil pour personnes handicapées sous prétexte qu’ils sont peut-être occupés. On ne parle plus de dommages collatéraux, mais d’un phénomène de violences touchant particulièrement les personnes vulnérables qui sont ainsi doublement vulnérabilisées : par leurs caractéristiques propres et du fait qu’elles sont ciblées.

Le système d’aide aux victimes qui est mis en place parvient-il à suivre ?

Ce système n’est pas conçu pour garantir l’accès à l’aide aux personnes vulnérables. Or, en Syrie par exemple, on trouve une proportion de personnes à besoins spécifiques dans les camps de réfugiés que nous n’avons jamais vue dans les précédents conflits, ce qui est un élément inquiétant.

Nous faisons face à une double problématique : d’une part, la pression et l’impact sur la population sont beaucoup plus importants que par le passé et, d’autre part, les humanitaires n’ont quasiment plus d’accès aux zones en crise. En Syrie, les ONG sont obligées de passer de manière clandestine à travers des points de passage qui sont systématiquement ouverts et fermés par les Etats frontaliers. Notre capacité d’aide est donc en diminution par rapport à des contextes passés.

Comment les états réagissent-ils ?

Les états, contrairement à ce qui s’est passé lors d’autres guerres, ne prennent plus leurs responsabilités. Je parle bien de l’ensemble des nations, d’une Europe qui ne tient pas de discours cohérent, des États-Unis qui se mordent les doigts d’être intervenus et mal intervenus dans certains conflits. Aujourd’hui, les considérations géopolitiques et l’affrontement entre les pays de l’Est et les pays de l’Ouest, font que plus personne, y compris dans les pays du Nord, n’assume ses responsabilités.

Ce qui se passe aujourd’hui est comparable à ce qui se serait passé si les États-Unis avaient observé de loin la seconde guerre mondiale en Europe. Le Moyen-Orient est à feu et à sang. Le conflit se généralise. Il touche déjà l’Irak, le Liban, la Syrie et il perturbe une partie de la Turquie. Nous avons dû évacuer nos équipes de Lybie où les combats ont repris en après une année de calme. Pourtant, personne n’intervient.

Handicap International s’est battu, aux côtés d’autres ONG, pour faire progresser le droit international avec les conventions de Genève qui sont le fondement du droit humanitaire, avec l’interdiction des bombes à sous munitions et, avant cela, des mines antipersonnel, aujourd’hui, avec le Traité sur le commerce des armes. Le droit est donc en place, mais le problème est qu’il n’est pas universellement reconnu et que, même quand il l’est, il n’est pas forcément respecté. Ces outils renvoient à une obligation légale des états à assurer la protection des populations, l’assistance aux victimes et la réparation des dommages.

A côté de cela, chaque citoyen a une obligation morale vis-à-vis des populations touchées par des conflits dans le sens où les stocks d’armes qui circulent actuellement ont largement été approvisionnés par les Etats européens avec des contrats d’armement extrêmement lucratifs qui ont alimenté l’économie des pays industrialisés et ont permis aux citoyens européens, directement ou indirectement, de bien vivre.

De quelle manière les citoyens peuvent-ils assumer ce devoir moral ?

A partir du moment où les gens sont sensibilisés au problème, qu’ils s’indignent, qu’ils diffusent le message autour d’eux, notamment aux politiques, l’essentiel du combat est gagné parce que cette prise de conscience se traduit tous les jours en actes et en mobilisation.

A court terme, ils ont la possibilité de signer une pétition que nous faisons circuler et qui réclame l’universalisation et le respect du droit, le déblocage de moyens pour l’assistance aux victimes et le travail de réparation.

Ils peuvent également participer à la Pyramide de chaussures que nous organisons le 4 octobre, lors de laquelle nous proposerons des animations qui permettront de comprendre le parcours d’une personne victime de violences armées.

Après cela, bien sûr, il y a le don. Nous recevons beaucoup en Europe. Le modèle qui nous permet de vivre depuis 60 ans dans un état de paix s’est fait, par le biais de mécanismes extrêmement complexes, au détriment d’autres. Nous sommes largement responsables de ce qui se passe au Moyen-Orient alors, mettre la main au porte-monnaie pour des gens qui ont tout perdu, ce n’est pas cher payé.
 

Cette situation est-elle une fatalité ?

C’est un combat de longue haleine, mais c’est un combat sur lequel on remporte des victoires. Comme je le disais, l’engagement politique des ONG, parce qu’il est pragmatique, a permis de faire avancer le droit et de réguler la guerre, de mettre un peu d’humain dans quelque chose qui ne l’est pas. Il y a dix ans, personne ne croyait à l’interdiction d’un type d’armement spécifique. Pourtant, aujourd’hui près de 4/5 des pays ont ratifié le Traité d’interdiction des mines antipersonnel.

En matière de déminage, des pays comme le Mozambique, qui était un territoire extrêmement pollué il y a une quinzaine d’années, va aujourd’hui se déclarer libre de mines.

L’assistance aux victimes est peut-être ce qui fait le plus défaut, dans le sens où une personne touchée par une forme de violence armée, quelle qu’elle soit, a besoin, en plus d’un secours immédiat, d’une aide relativement complexe sur du très long terme. On doit garantir à ces personnes qui ont été sujettes à des violences qu’elles n’auraient pas dû subir qu’elles ne soient pas exclues de leur société et aient accès aux services de base auxquelles elles ont droit. Sur ce point aussi, on note des progrès : au nord de l’Irak, par exemple, presque toutes les grandes villes accueillent aujourd’hui des centres de rééducation fonctionnelle qui aident les réfugiés kurdes bombardés par Saddam Hussein lors de la Guerre du Golfe.

Photo © Marlene SOARES pour LG Magazine
 

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vendredi 5 septembre 2014


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