Trois voix féminines dans l'humanitaire et la coopération

Trois voix féminines dans l’humanitaire et la coopération

Geneviève Krol (Fairtrade Lëtzebuerg), Conny Reichling (Fondation Follereau Luxembourg) et Françoise Binsfeld (Aide à l’Enfance de l’Inde et du Népal) sont toutes trois à la direction d’ONG luxembourgeoises. Elles partagent leur ressenti tant dans leur quotidien grand-ducal que lors des missions dans des pays en développement.

Quelle est la place de la femme dirigeante dans les secteurs humanitaire et de la coopération ?

Geneviève Krol
Geneviève Krol - ©Fairtrade

Geneviève Krol : Il y a une très belle coopération entre les différentes institutions. Si le secteur est majoritairement féminin, personne ne s’arrête sur le genre pour autant. Tout le monde s’intéresse aux résultats sur le terrain et aux compétences personnelles. Chez Fairtrade Lëtzebuerg, nous avons une culture très féminine, y compris au sein du conseil d’administration. Même si notre président est un homme, 7 des 11 membres du CA sont des femmes. Je suis en faveur d’une certaine mixité qui est bénéfique à l’ensemble du staff. Cependant, lors des recrutements, je considère que le genre est un détail. La personne et ses compétences passent avant tout.

Françoise Binsfeld : Comme Geneviève, j’observe qu’une majorité des femmes travaillent dans le secteur humanitaire au Luxembourg. Toutefois, si je reprends mon parcours personnel et l’exemple d’AEIN, je suis la première femme présidente de l’ONG. Aujourd’hui, les postes de présidente et de directrice sont occupés par des femmes. Par contre, seulement 25 % des membres de notre CA sont féminins. Il faut continuer à encourager les femmes à acquérir l’expérience pertinente pour occuper des postes à responsabilité.

Conny Reichling : Je côtoie autant d’hommes que de femmes dirigeants. Même si on peut penser que nous, les femmes, apportons plus de sensibilité à la profession, il faut surtout apporter ses compétences pour que tous les projets se concrétisent parfaitement. Le caractère et le dialogue sont importants pour que les différentes associations se coordonnent et mettent en place des actions concrètes pour les populations.

Rencontrez-vous des difficultés ou jugez-vous qu’il est plus compliqué pour une femme – parce qu’elle est une femme – d’exercer cette profession ?

GK  : Je n’ai jamais ressenti de pression à mon poste en tant que femme, mais j’ai tout de même constaté que mon jeune âge, lors de ma nomination, a étonné plus d’une personne. Ça m’a forcée à être plus exigeante envers moi-même. Ça m’a mis une pression supplémentaire afin de pouvoir convaincre malgré mon manque d’expérience et malgré le fait que je n’étais pas luxembourgeoise. Aujourd’hui, je suis totalement intégrée au Grand-Duché et je m’épanouis pleinement dans ma carrière professionnelle.

Françoise Binsfeld
Françoise Binsfeld - ©Marie Champlon/infogreen.lu

FB : Mon parcours a bénéficié du soutien constant de collègues tant masculins que féminins, pour lequel je suis profondément reconnaissante. Je n’ai pas ressenti de difficultés particulières liées à mon genre. Cependant, je souhaiterais souligner l’importance des dynamiques intergénérationnelles au sein de notre organisation. AEIN, forte de ses 56 ans d’existence, a été fondée par des bénévoles dévoués, dont certains sont avec nous depuis les débuts. Cette longue expérience apporte une richesse inestimable, mais peut parfois représenter un défi dans l’adaptation aux nouvelles méthodes et idées. Il est essentiel de trouver un équilibre harmonieux entre le respect des traditions et l’ouverture aux innovations, afin de continuer à évoluer et à répondre efficacement aux besoins de nos communautés.

CR : Je ne me suis jamais sentie abandonnée ou en infériorité parce que je suis une femme. Que du contraire, j’ai été encouragée. Par rapport à mes qualifications, j’ai pu me sentir un peu moins légitime au début, parce que je ne venais pas du milieu. J’essaie toujours de me remettre en question, de me renseigner, de me former. Aujourd’hui, j’estime que j’ai des exigences personnelles, et par rapport à mon équipe, même si c’est géré de manière respectueuse. L’humain, la famille et la personne en soi ont une grande importance dans cette équité.

Sur le terrain, dans des pays où le statut de la femme n’est pas toujours reconnu, est-il difficile de mener vos actions ?

GK : Il faut toujours tenir compte de la culture locale et avoir un respect mutuel. Nous voyons les mentalités évoluer notamment en Amérique latine ou par exemple, dans les coopératives de cacao en Côte d’Ivoire. Maintenant, si le chemin est encore long dans certains pays, comme en Inde, j’admire le combat des femmes partout dans le monde qui s’engagent à leur niveau local pour faire entendre leurs droits.

Conny Reichling
Conny Reichling - ©Fondation Follereau

CR  : J’ai la chance de travailler avec des personnes ouvertes d’esprit, partout où je vais. J’ai, bien entendu, déjà eu droit à quelques commentaires mais qui n’étaient pas forcément méchants ou contre moi, mais plutôt dus à la culture locale. Je suis surtout fière de voir des femmes, sur le terrain, s’épanouir dans des métiers majoritairement masculins. Par exemple, au Bénin, nous avons récemment ouvert une nouvelle filière en maçonnerie. Deux filles s’y sont inscrites parce que ça leur correspondait. C’est une grande fierté à mes yeux.

FB : Nos projets en Inde et au Népal cherchent à aborder les structures patriarcales présentes dans les sociétés indiennes et népalaises, en remettant en question les normes, les stéréotypes liés aux genregenres. Donc il y a bien sûr une certaine résistance de la part des hommes à abandonner leur position de pouvoir. Cela prend des années pour changer les mentalités des communautés avec lesquelles nous travaillons. Mais que ce soit par le biais de la formation professionnelle, du mentorat ou de l’entrepreneuriat, on constate que la promotion du leadership féminin est l’un des éléments cruciaux à privilégier pour lutter contre les inégalités et les injustices entre les sexes.

Propos recueillis par Sébastien Yernaux et Marie-Astrid Heyde
Illustration : Camille Servais

Article tiré du dossier du mois « Regards de femmes »

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Publié le mercredi 24 janvier 2024
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