
Redéfinir son rapport à la lumière pour améliorer sa santé
Dr. Annette Krop-Benesch étudie les liens entre la lumière et la santé humaine depuis plus de 25 ans. La conférencière et autrice allemande explique comment notre bien-être physique et mental est affecté par notre mode de vie moderne… et très éclairé.
Quels aspects de la santé humaine sont impactés par la lumière ?
Dr. Annette Krop-Benesch : La lumière contrôle notre production de mélatonine, l’hormone naturellement produite par le cerveau pour indiquer à notre corps que c’est le moment de s’endormir. C’est comme notre l’horloge biologique interne, qui détermine notre rythme jour/nuit et qui est directement liée à la lumière. On produit de la mélatonine le soir, lorsque vient l’obscurité. À l’inverse, lumière inhibe la production de mélatonine.
Lorsqu’il y a trop lumière artificielle le soir, l’endormissement est retardé et la qualité du sommeil se dégrade. C’est un facteur de stress important, qui touche la santé physique et mentale. Chez les gens exposés à beaucoup de lumière durant la nuit, la tension artérielle augmente, le risque d’obésité est plus élevé, le système immunitaire s’affaiblit. On constate aussi un risque plus élevé de dépression et de trouble bipolaire. C’est vrai aussi lorsqu’on manque de lumière pendant la journée. En témoigne le phénomène de dépression saisonnière – qui est par exemple plus fréquent en Scandinavie, où les journées sont très courtes en hiver.
Comment décririez-vous notre rapport à la lumière aujourd’hui ?
La lumière a une connotation très positive, elle représente sécurité et modernité. L’obscurité est, elle, inquiétante, voire effrayante pour les enfants par exemple. Il ne faut pas non plus oublier que nous vivons dans une société capitaliste : on peut vendre des somnifères et des gélules de mélatonine, on peut vendre de la lumière, mais c’est beaucoup plus difficile de vendre de l’obscurité…
Notre mode de vie fait que nous passons nos journées à l’intérieur, où nous sommes moins exposés à la lumière naturelle, et le soir on allume les lumières. Nous sommes dans une demi-obscurité constante, un rythme journalier artificiel, un jet-lag permanent.
« Beaucoup de personnes ne réalisent pas encore que la lumière déclenche de nombreux processus chimiques dans notre corps. Par exemple, en s’exposant à la lumière naturelle du soleil, on maximise notre production de sérotonine, qu’on appelle ‘hormone du bonheur‘. Le soir, quand l’obscurité commence à se faire, cette hormone se transforme en mélatonine, elle en est la matière première. »
Dr. Annette Krop-Benesch
Devrions-nous adapter notre mode de vie au rythme de la lumière naturelle ? Quels en seraient les bénéfices ?
C’est de cette façon que vivaient nos ancêtres, avec un cycle de sommeil calé sur le lever et le coucher du soleil. Aujourd’hui, on dort trop peu et souvent pas aux bons horaires. Et c’est une vraie perte pour l’économie mondiale ! Une étude de 2016 du RAND Corporation (un institut de recherche américain indépendant et à but non lucratif, ndlr) sur le coût économique du manque de sommeil montre que le manque de sommeil parmi la population active américaine coûte à l’économie jusqu’à 411 milliards de dollars par an, soit 2,28 % du PIB du pays.
Quand on dort mieux, on est plus productif, plus créatif, plus à même de gérer ses émotions et celles des autres. Dans les écoles où les cours commence plus tard, les élèves ont de meilleures notes, ils sont moins souvent malades, il y a moins de retard, moins de bagarres et de disputes.
Quelles sont les solutions disponibles pour réduire l’impact de la lumière artificielle sur notre santé ?
Certaines lumières sont plus « saines » que d’autres. Les LED actuelles ne sont pas bonnes pour notre sommeil car elles contiennent trop de lumière bleue, il faut des ampoules avec une température plus chaude, plus jaune. Nous avons aussi réalisé que nous avons besoin de lumière proche de l’infrarouge : elle répare nos cellules, nos yeux, elle est très bénéfique. Tout cela est faisable avec des LED, mais plus couteux, et l’industrie est très lente à s’emparer du sujet.
Certaines choses existent sur le marché, comme les lunettes anti-lumière bleue qui sont utiles quand on travaille devant un ordinateur – mais attention car nous avons besoin de cette lumière bleue pendant la journée. Je conseille souvent d’utiliser les filtres de lumière bleue sur le téléphone portable, d’essayer de passer ses nuits dans une obscurité quasi-totale ou encore d’adapter la température de son éclairage intérieur à ses besoins réels. Des améliorations se font ressentir dès quelques semaines ou quelques mois !
Et comme l’humain, la nature a aussi besoin d’obscurité durant la nuit pour être en bonne santé.
Bien sûr ! Les animaux nocturnes sont extrêmement perturbés par l’éclairage artificiel la nuit. Leur cycle de sommeil est déréglé, ils sont éblouis, attirés et mis en danger par ces lumières. La biodiversité a besoin de zones et de périodes sombres, notamment pour se régénérer.
Une nature en « bonne santé » la nuit, c’est aussi une meilleure qualité de vie pour les humains. Les chercheurs ont par exemple démontré le lien émotionnel, cognitif et comportemental des individus avec le ciel nocturne : une forte connexion avec le ciel nocturne est associée à des avantages significatifs pour la santé mentale et le bonheur d’une personne. À l’inverse, les personnes vivant dans des zones de forte pollution lumineuse se sentent moins connectées au ciel et sont moins susceptibles de le protéger.
Aujourd’hui, nos sens sont constamment stimulés, il y a du bruit et de la lumière partout. Offrons-nous plus d’obscurité - elle s’accompagne aussi bien souvent de silence - pour avoir plus de paix.
Propos recueillis par Léna Fernandes
Extrait du dossier du mois « Principes actifs »


