Pour une société du bien-être

Pour une société du bien-être

Lors du dernier des quatre lunch debates organisés par Plaidons Responsable (Caritas), le chercheur du Statec Francesco Sarracino s’est penché sur la promotion d’un cycle vertueux à travers le néo-humanisme.

Le modèle économique actuel produit « une armée de formidables consommateurs qui ont besoin de consommer pour vivre et où les problèmes sociétaux sont des opportunités de business », embraye le chercheur. Au fur et à mesure qu’évoluent cette armée et ces opportunités économiques, les problèmes climatiques gagnent eux aussi en urgence. Une alternative à ce monde - Collaborandia présentée lors d’un précédent débat - existe toutefois, confie Francesco Sarracino.

Si cette alternative pouvait être difficile à envisager il y a quelques décennies, lorsque relancer l’économie semblait nécessaire pour évoluer, « maintenant nous avons les outils pour évoluer vers un mode basé sur le bien-être : le néo-humanisme, pour des sociétés sociales et durables, avec l’humain au centre plutôt que les marchés ». Un courant de pensée où être heureux ne dépend pas quasi-uniquement du niveau de rémunération. Une réflexion, et il est important de le préciser, qui n’exclut pas la croissance économique, mais pas à n’importe quel prix. Et qui intègre dans sa définition de performance la notion de durabilité environnementale et sociale.

Comment mener la société vers cette ambition néo-humaine ? M. Sarracino a relevé quelques points de départ : urbanisme, système scolaire, organisation du travail, suppression de la publicité dans les espaces publics, renforcement de l’État providence, réduction de la semaine de travail, revenu universel de base, support des entreprises sociales.

Urbanisme

« Sur les 80 dernières années, les voitures ont envahi l’espace public, à tel point que les villes ont été créées pour les voitures et non pour les personnes » Celles qui en paient principalement le prix sont bien entendu les plus vulnérables : les enfants et les personnes âgées qui, par manque d’autonomie et de sécurité, s’y sentent en danger. « Par conséquent, les personnes âgées sont freinées dans leurs relations sociales et se retrouvent isolées, tandis que les enfants ne peuvent se déplacer sans être encadrés, eux qui apprennent le mieux en étant libres de leurs mouvements ».

Pour remédier à cela, il faudra développer de nouveaux espaces publics (parcs, aires piétonnes, pistes cyclables et trottoirs adaptés, services locaux accessibles à pied, …), créer des quartiers sans voiture (la voiture reste à proximité, la marche étant facteur de santé, de bien-être et propice à la sociabilisation), etc.

Système scolaire

Bien conscient de peindre une vision très globale du système scolaire, Francesco Sarracino déplore un fonctionnement orienté sur les résultats et promouvant la compétition. « Les enfants apprennent d’abord en jouant, en aimant, en expérimentant… Tout cela change à l’école où ils sont forcés à rester assis, doivent attendre la pause pour se rendre aux toilettes, sont contraints d’écouter des choses qui les intéressent plus ou moins, ne peuvent pas discuter entre eux. Cela tue leur motivation à apprendre, leur curiosité. Ils mettent finalement tous leurs efforts dans la réussite et non dans l’apprentissage ».

Et de montrer, statistiques à l’appui, l’impact de ce mode d’enseignement sur le stress des enfants. Le Luxembourg se classe d’ailleurs 3e dans le classement en matière d’anxiété liée au travail scolaire au sein des établissements les plus performants, derrière la Suède et Macao.

La solution consiste à favoriser non plus l’enseignement vertical top-down - les étudiants prennent des notes, les enseignants posent des questions - mais bien les relations horizontales : travail et projets de groupe, enseignement actif, débat, participation. Un mode d’enseignement défendu notamment par les écoles Montessori et qui semblent faire leurs preuves. « Les élèves ont de meilleurs résultats, sont mieux sensibilisés à la justice et à l’équité. Ils sont plus créatifs, plus coopératifs et s’expriment en composant des phrases plus complexes », défend le statisticien.

Organisation du travail

Partant du principe que nous arrivons sur le lieu de travail avec notre état de bien-être et qu’il influe sur notre productivité, Francesco Sarracino plaide pour une réorganisation du travail. Les chiffres 2022 d’une étude de Gallup situent le Luxembourg parmi les trois pays dans lesquels l’engagement dans le travail est le plus faible. La faute à un mode managérial inadapté « qui nous pousse à donner le meilleur de nous-mêmes, dans un cadre où règnent le stress, la pression, la compétition, les contrôles et les conflits ».

Autres chiffres à l’appui, il nous rappelle que plus de stress ne mène pas à plus de résultats et même que, à l’inverse, les gens les plus heureux - et donc moins stressés - sont plus productifs. « Est-ce le prix à payer pour la prospérité économique ? Une journée de travail devrait avoir du sens, être moins stressante ».

Le temps de travail est également une notion à revoir. Partant du postulat que les gens les plus heureux sont les plus productifs, réduire leur temps de travail n’engendre pas une perte de productivité, mais des opportunités de cultiver des passions, des intérêts personnels, de faire du bénévolat, de rencontrer d’autres personnes, etc. Et donc, cycliquement, de contribuer à leur bien-être et à leur productivité.

Il propose donc de revoir les process de travail, de donner des responsabilités sur toute la chaîne et plus uniquement sur des tâches spécifiques afin d’améliorer cet engagement, de permettre de contribuer à l’évolution de l’entreprise, de donner aux employées de l’espace personnel et du confort sur un lieu où il passe une bonne partie de son temps, etc..

Publicité et médias

L’exposition aux médias affecte négativement notre bien-être, dans le sens où elle nous encourage à mener une vie plus matérialiste, nous pousse à la consommation. Les médias nous donnent une vision tronquée de la réalité, encore exacerbée par les réseaux sociaux où chacun se vante de ses plus belles sorties, victoires, de ses plus beaux voyages… nous donnant l’impression de vivre des vies banales et déprimantes. Le statisticien les voit comme une source néfaste de comparaison sociale.

Reprenant les mots de Patrick Le Lay, président-directeur général de la chaîne de télévision TF1 de 1988 à 2008, Francesco Sarracino argumente que les contenus télévisés ont comme unique vocation de préparer les téléspectateurs aux publicités.

Frédéric Beigbeder disait aussi : « Je suis un homme de la publicité. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas ».

Les « meilleures » et premières victimes sont les enfants. Sarracino : « ils sont très sensibles à ce type de message car ils sont les plus vulnérables émotionnellement ». Ils deviennent des biens à s’approprier dès le berceau et à garder jusqu’à la tombe : « When it comes to targeting kid consumers, we at General Mills follow the Procter & Gamble model of ‘cradle to grave.’ We believe in getting them early and having them for life » (Wayne Chilicky, chief executive of General Mills). L’impact de cette exposition infantile aux médias a été étudié et montre des conséquences sur leur façon de considérer l’argent, une vie maritale heureuse, un job intéressant…

En limitant les publicités, on pourrait déjà freiner cette influence. « En Suède, les publications ciblant les enfants de moins de 12 ans sont interdites. En Norvège et en Autriche, il n’y a pas de pub avant et après les programmes pour enfants », cite-t-il pour exemples. « Nous devrions interdire les réseaux sociaux pour les mineurs en raison de l’impact négatif qu’ils ont sur leur bien-être et sur leur sécurité. Si je le pouvais, j’empêcherais aussi les réseaux sociaux de faire du profiling ». Cette méthode visant à analyser le comportement des utilisateurs pour leur proposer du contenu ciblé crée, selon le chercheur, des « bulles d’utilisateurs qui ne sont plus ouverts aux alternatives, qui augmentent la distance entre eux et ceux qui ne pensent pas comme eux ».

Deuxième piste : aller vers un autre type de publicité. « Pourquoi une pub pousse-t-elle à la consommation ? Pour ne pas promouvoir la qualité de vie ? Rappeler aux gens de prendre du temps pour eux, de mener une vie saine, etc. ». Ou au moins, associer les messages publicitaires à des messages positifs.

Pour passer des mots aux actes, Francesco Sarracino a le souhait et l’ambition de créer une plateforme regroupant toutes les initiatives durables luxembourgeoises, voire de la Grande Région, et fait dans ce but appel à toute personne ou association pouvant lui venir en aide. « Arrêtons de mettre la priorité sur la croissance, alors que nous savons beaucoup de choses sur ce qui compte réellement pour que les gens mènent une vie heureuse. Regrouper les différentes initiatives montrera à chacun de ces initiateurs qu’ils ne sont pas seuls ». Un tel outil aiderait également à sensibiliser les citoyens et à informer les décideurs sur les alternatives qui existent et qui sont déjà déployées localement.

L’événement était également l’occasion pour l’équipe organisatrice de présenter son nouveau site web « The change starts with you » où sont notamment regroupées les prochaines initiatives, dont un nouveau cycle de débats « Decarbonise now ! ».

Marie-Astrid Heyde

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Publié le vendredi 25 novembre 2022
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