Décarboner l'assiette

Décarboner l’assiette

Le 5e et dernier lunch debate de la série « Decarbonise Now ! » organisé par Caritas et Greenpeace était dédié à l’alimentation. Thomas Gibon et Elorri Igos, spécialistes du Luxembourg Institute of Science and Technology (List), ont présenté une sélection de statistiques témoignant, cette fois, de l’impact de l’alimentation humaine sur l’environnement.

Elorri Igos et Thomas Gibon (List)
Elorri Igos et Thomas Gibon (List)

Des chiffres qu’il faut traiter avec prudence, comme l’explique Elorri Igos : « L’alimentation est le secteur le plus incertain et le plus complexe, puisqu’il dépend de systèmes vivants (sols, insectes, etc.). Une ferme est également très différente d’une autre, les variantes à prendre en compte sont nombreuses. Nous devons donc rester prudents dans nos conclusions quand il s’agit du secteur agricole ».

Le contexte en 5 grandes données

2.400 kg CO2 eq par personne par an

C’est l’empreinte carbone de l’alimentation d’un Luxembourgeois. La nourriture constitue sa 3e source d’émissions de gaz à effet de serre (GES), derrière la mobilité et le logement. 56,42% de ces émissions sont dues à la consommation de viande et de poisson.

L’empreinte carbone annuelle totale d’un Luxembourgeois s’élève à 13 tonnes. L’Accord de Paris prévoit de faire baisser ce chiffre de 90% pour atteindre 1,6 tonnes d’ici 2050.

67%

C’est la part d’émissions de gaz à effet de serre à imputer à l’agriculture, en Europe. Les sources de ces gaz incluent l’approvisionnement en intrants (herbicides, fertilisants, etc.), l’entretien des cultures et l’élevage de bétail.

La production, la logistique, l’emballage, l’usage et la fin de vie se partagent les 33% restants.

CH4

Rappelons que le méthane – CH4 – est également un gaz à effet de serre, non négligeable dans un pays carnivore : les ruminants laissent échapper une importante quantité de méthane lors de leur digestion. 1 kg de méthane équivaut à 25 kg d’équivalent CO2. On comprend donc vite l’impact élevé de ce GES.

En moyenne, dans une ferme, le méthane issu de ce processus digestif – la fermentation entérique – constitue à lui seul 35% des gaz à effet de serre, suivi de près par le protoxyde d’azote qui émane des sols après application des fertilisants. La gestion du fumier laisse également échapper du méthane et d’autres GES. Elle compte pour 11% de l’empreinte carbone d’une ferme.

X4,3

L’élevage de bétail est 4,3 fois plus responsable de la déforestation que l’huile de palme, à l’échelle mondiale. Ce chiffre est renforcé par les élevages intenses d’Amérique du Sud.

70.800 tonnes

d’équivalent CO2 de nourriture gaspillées chaque année, au Luxembourg uniquement. Soit 330 kg eq CO2 par personne. 118 kg par personne en poids alimentaire, dont 75% dus aux ménages.

Thomas Gibon : « On évalue à 40% la proportion de gaspillage évitable. Pour le reste, il y a notamment les épluchures, noyaux, etc. qui ne seront pas consommés. »

Des solutions

Une autre gestion des cultures ?

Oui !

La diversification des cultures permettrait de réduire les émissions de protoxyde d’azote de 30 à 40%. La monoculture requiert en effet plus de fertilisants, coupables de ces émissions de N2O. En mariant les plans sur un même espace, le sol retient plus de carbone et moins de fertilisants sont nécessaires.

Réduire, voire éviter entièrement le labour contribuerait aussi à une baisse de GES. L’acte de labourer fait partir les herbes sauvages, implique l’usage de machines et libère le carbone retenu dans le sol. En arrêtant de labourer, on peut réduire l’empreinte carbone de plus de 60%. Attention toutefois à ne pas avoir remplacer le labour par l’application d’herbicides, ce qui serait contreproductif.

Manger local ?

Oui et non !

Les carnivores luxembourgeois ont l’avantage de devoir importer peu de viande : 62% de viande est produite localement.

Concernant les fruits et légumes, les données sont nuancées. Une étude réalisée en Angleterre a comparé l’impact d’une culture locale de salade par rapport à l’import depuis l’Espagne. Hors saison, il reste préférable d’importer les fruits que de les cultiver sous serres.

L’idéal est, bien entendu, de manger local ET de saison.

L’agriculture biologique ?

Oui et non !

L’agriculture biologique implique de laisser plus d’espace au bétail, ce qui signifie plus de déforestation. Or une agriculture intensive est préférable à une agriculture extensive quand il s’agit des émissions de gaz.

Puisque seulement 4,4% des fermes luxembourgeoises sont labellisées BIO, 80% de la nourriture bio doit être importée, ce qui ne valorise pas le circuit court et l’alimentation locale, et provoque bien entendu des émissions de GES lors des transports.

Toutefois, des avantages sur la toxicité humaine et des sols doivent monter sur la balance : les produits bio sont 4 fois moins toxiques pour l’homme, et 196 fois moins toxiques pour la terre.

Manger moins de viande ?

Oui !

Un pari difficile pour le Luxembourgeois, qui consomme 246 g de viande chaque jour. Les recommandations en matière de santé sont de 100 g de viande par jour, ou moins. Suivre ces recommandations pourrait épargner 10 à 20% d’émissions de GES, selon des chiffres allemands.

Précisons que le bœuf est particulièrement néfaste pour l’environnement, en raison du méthane qu’il émet. Il est donc préférable de consommer de la volaille ou du porc.

Les végétariens et végans permettent pour leur part une diminution de 30 à 50 de gaz à effet de serre. Des chiffres qui doivent toutefois être modérés par l’impact sur la consommation d’eau, qui est très importante dans la production de fruits à coque, et par le risque d’un manque de vitamines B12 dans le cadre d’un régime ne laissant aucune place à la viande.

Mettre un terme au gaspillage alimentaire ?

Évidemment, oui !

Si le gaspillage alimentaire était un pays, il serait le 3e plus gros émetteur de GES, derrière la Chine et les États-Unis.

Thomas Gibon : « Le Luxembourg jette plus de viande que le reste de l’Europe »

The change starts with you

Pour véritablement changer la donne, en matière d’émissions de gaz à effet de serre, le plus efficace serait de tous passer à un régime végétarien ou végétalien. Consommer local, de saison et/ou bio n’a malheureusement qu’un faible impact sur l’environnement, même si l’impact sur la santé et l’économie locale sont bien entendus très positifs.

Même l’emploi d’emballages réutilisables au lieu des jetables (toujours au niveau de l’alimentation) n’a qu’un impact faible, tant l’agriculture est polluante. Mettre fin au gaspillage alimentaire ne permettrait aussi que de faibles économies de GES, comme l’indique ce graphique.

Qu’il s’agisse de mobilité, de logement, d’alimentation, de biens de consommation ou d’énergie, si nous voulons décarboniser maintenant, pour limiter les dégâts après, chacun doit à son niveau adapter son mode de vie, à son échelle, avec ses limites humaines.

Soulignons enfin que la partie « lunch » des 5 événements de cette série était assurée par un traiteur vegan, Délice végétal.

Marie-Astrid Heyde

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Publié le vendredi 30 juin 2023
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